Addis-Abeba : Macron mise sur l’Union africaine pour sauver l’influence françaiseEn choisissant pour la première fois de prononcer un discours au siège de l'Union africaine (UA), le président français a voulu envoyer un signal politique fort : Paris cherche désormais à parler davantage avec les institutions africaines qu’à travers les anciens réseaux bilatéraux hérités de la Françafrique. Cette étape éthiopienne dépasse largement le simple cadre diplomatique. Elle confirme le basculement stratégique engagé par la France après ses revers successifs au Sahel et en Afrique de l’Ouest. Le multilatéralisme africain comme nouveau levier français Face au président de la Commission de l’UA, Mahmoud Ali Youssouf, et au secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, le président français a placé son discours sous le signe du multilatéralisme et de la sécurité continentale. Il a surtout annoncé l’organisation à Paris, avant la fin de cette année, d’une conférence internationale destinée à financer davantage le Fonds pour la paix de l’UA. Derrière cette initiative se cache un enjeu géopolitique majeur : permettre aux Africains de financer davantage leurs propres mécanismes de sécurité tout en maintenant une présence d’influence occidentale dans les architectures de paix du continent. Quelque 400 millions d’euros auraient déjà été mobilisés pour ce fonds, sur un objectif global d’un milliard d’euros. Paris tente de reconstruire sa crédibilité sécuritaire. Cette annonce intervient dans un contexte délicat pour la France. Depuis les ruptures avec le Mali, le Burkina Faso et le Niger, Paris a perdu une partie importante de son influence militaire historique en Afrique francophone. Les retraits successifs des troupes françaises du Sahel ont profondément affaibli la doctrine africaine de l’Élysée. La stratégie actuelle semble désormais reposer sur trois axes : le retour par l’économie ; le renforcement des partenariats institutionnels africains ; et le soutien aux mécanismes multilatéraux de sécurité. Autrement dit, la France tente progressivement de remplacer une présence militaire directe devenue politiquement coûteuse par une influence diplomatique, financière et institutionnelle plus acceptable. L’Éthiopie, nouvel allié stratégique dans la Corne de l’Afrique Le choix de l’Éthiopie n’est pas anodin. Avec plus de 120 millions d’habitants, son poids diplomatique régional et sa proximité avec la mer Rouge, Addis-Abeba est devenue une pièce stratégique dans les recompositions géopolitiques africaines. Pour Paris, l’Éthiopie représente un partenaire sécuritaire potentiel dans la Corne de l’Afrique ; un relais diplomatique auprès de l’UA ; un marché économique en pleine transformation ; et un point d’appui dans une région où la concurrence internationale s’intensifie. Depuis 2019, la France et l’Éthiopie ont considérablement renforcé leur coopération militaire. Malgré la guerre du Tigré, Paris a maintenu des liens étroits avec le Premier ministre Abiy Ahmed, dont la relation personnelle avec Emmanuel Macron reste solide. Le paradoxe éthiopien Cette proximité continue néanmoins de susciter des critiques. Car l’Éthiopie reste marquée par les traumatismes de la guerre du Tigré, qui a fait plusieurs centaines de milliers de victimes selon certaines estimations internationales. Malgré les accusations de massacres, de violations massives des droits humains et les tensions persistantes avec l’Érythrée, Paris continue d’afficher son soutien à Abiy Ahmed. Ce choix illustre un réalisme géopolitique assumé : stabilité régionale ; accès stratégique à la mer Rouge ; lutte d’influence face à la Russie, à la Chine et aux puissances du Golfe, sécurisation des corridors commerciaux. Autrement dit, les impératifs stratégiques semblent désormais peser davantage que les considérations démocratiques dans certaines relations africaines de la France. Ormuz, mer Rouge : la nouvelle obsession stratégique Autre élément révélateur du discours de Macron : la crise dans le détroit d’Ormuz. Le président français a alerté sur ses conséquences économiques pour l’Afrique, notamment sur les prix de l’énergie ; les engrais ; les chaînes logistiques ; et la sécurité alimentaire. Cette référence traduit une évolution importante : la politique africaine française est désormais pensée dans un cadre beaucoup plus global, reliant mer Rouge ; Golfe ; routes maritimes ; sécurité énergétique ; corridors commerciaux ; et stabilité africaine. La Corne de l’Afrique devient ainsi un espace clé de la compétition mondiale. Après Nairobi, la doctrine Macron en Afrique prend forme Le déplacement de Nairobi puis celui d’Addis-Abeba dessinent progressivement les contours d’une nouvelle doctrine française en Afrique : moins de présence militaire directe ; davantage de diplomatie économique ; soutien au multilatéralisme africain ; partenariat avec les puissances anglophones africaines ; compétition assumée avec la Chine et la Russie. Mais derrière les discours sur le « partenariat d’égal à égal », une réalité demeure : la France cherche surtout à ralentir le recul de son influence sur un continent devenu central dans les rivalités géopolitiques mondiales. Et cette fois, Paris semble avoir compris qu’elle ne pourra plus conserver sa place en Afrique avec les méthodes du passé. Noël Ndong |