Les Dépêches de Brazzaville



Disparition : la République rend hommage à l’artiste musicien Pierre Moutouari


Prononçant l’oraison funèbre en mémoire de l’illustre artiste disparu, le ministre de la Culture, des Arts, du Patrimoine national et de l’Industrie touristique, Jean Claude Gakosso, a rappelé que le  8 octobre 2025, une étoile s’est éteinte. Tel le météore incandescent, une étoile a filé dans les cieux blafards de l’ancienne Lutèce, là-bas dans la ville du mythique Moulin Rouge et de l’Olympia. Olympia, cette arène si célèbre qui canonisa, avant l’heure, la rumba congolaise, laquelle est désormais gravée en lettres d’or au palmarès des chefs d’œuvre de la créativité humaine. Laissant derrière elle un sillon lumineux, «notre étoile» s’est dissipée dans les nuées froides et austères de l’automne parisien, cherchant fébrilement les chemins improbables de son pays d’origine, le pays de M’Pemba, ce terroir sacré, légué par «nos ancêtres» et dont l’écrivain Sylvain Mbemba, illustre prédécesseur, aimait à convoquer le souvenir.

«Après moult tribulations, hélas, souvent dans la discorde, la parole du sage et la palabre des âges ont pris place au cœur du "Mbongui". Notre étoile peut, enfin, retrouver les routes invisibles de ce long voyage sans retour, qui ponctue la destinée des hommes ici-bas et donne tout son sens à cette âpre "Condition humaine" dont parlait André Malraux», a signifié le ministre Jean Claude Gakosso. 

Pour lui, Pierre Moutouari, doué d’un talent exceptionnel et de rares qualités humaines, était effectivement une étoile dans la grande constellation des muses célestes. Il était véritablement une "star", comme l’on dit dans le jargon du métier qui fut le sien. Des décennies durant, la lumière qu’irradiait cette étoile a éclairé jusqu’aux confins les plus obscurs de «nos cœurs et de nos âmes», par le charme de sa voix suave, par le romantisme de son verbe fécond et par son charisme naturel.  

Qui était Pierre Moutouari?

Né le 3 avril 1950 à Kinkala, dans le département du Pool, le jeune Pierre a grandi, comme la plupart des enfants, dans «nos campagnes et villages», avec cette part de misère, mais aussi avec cette part de lumière et de joie de vivre. En 1968, alors qu’il n’a que 18 ans, il intègre l’orchestre Sinza-Kotoko. Le jeune Pierre y apporte si justement… sa pierre à l’édifice. Il nourrit le répertoire de cet orchestre d’une couleur nouvelle qui permet l’éclosion de tubes à succès, tels que "Vévé, Maloukoula et Mahoungou". Ce début de carrière est marqué par l’obtention du premier prix des chanteurs amateurs, décerné par le ministère de la Culture et des Arts. 

C’est dans l’euphorie juvénile de ce succès inédit, une fois rentré au pays, que l’artiste décide de créer son propre orchestre "Les Sossa". Mais le groupe est assez mal structuré et manque d’assise financière solide. Il n’aura jamais les coudées franches pour faire face à la rude concurrence qu’imposaient, sur la rive droite du fleuve Congo, les géants de l’époque, à savoir "Les Bantous de la capitale" de Jean-Serge Essous, Nino Malapet et Saturnin Pandi ; "Le Mando négro Kwalakwa" de Passi Mermans, Fidèle Zizi et Master Mwana Congo ; "Le Negro-Band" de Rigobert Max Massengo, Michel Boyibanda et Franklin Boukaka ; "Le trio Cepakos" de Célestin Nkouka, Pamelo Mounka et Kosmos; "Le Super-Boboto-SBB" d’Auguste Fall, Miénandou Michou, Laurent Botséké et Nkaya Mathos, dit “Nkaya mwana Mukamba”…

Sans parler évidemment des redoutables concurrents de l’autre rive du fleuve, concurrents impitoyables qu’étaient alors "L’Ok-Jazz" de Franco Luambo Makiadi ; "LAfrisa International" du seigneur Rochereau Tabuley ; "L’African fiesta Sukisa" de Nicolas Kasanda ; "Les Grands Maquisards" de Ntesa Dalienst ; "Les Bella-Bella" des Frères Soki ; "Les Lipua-Lipua" de Nyboma Canta ; "Le continental" de Josky Kiambukuta ; "L’Empire Bakuba" de Pépé Kallé ; "Le Sosoliso" du Trio Madjesi ; et, bien-sûr, ce phénoménal et tonitruant "Zaïko Langa-Langa" d’Antoine Evoloko, Jossart Nyoka Longo, Gina Effongé et Jules Shungu Wembadio dit Papa Wemba. 

Réaliste et presque visionnaire, Pierre Moutouari décide alors de s’envoler pour Paris, grande métropole des arts devant l’éternel, avec l’espoir secret d’y nourrir sa veine artistique. En 1979, il s’installe sur les rives de la Seine pour laisser éclore une vraie carrière solo. Il y collabore étroitement avec des artistes de renom et accomplis comme Sammy Massamba et Jacob Devarieux de Kassav. Trois ans plus tard, en 1982, coup de tonnerre ! ''Missengué'' sort des bacs. C’est le chef d’œuvre absolu ! Le plébiscite est planétaire. La chanson est d’une facture exceptionnelle et d’une rare profondeur. Surtout, elle fait danser toute l’Afrique, sa diaspora et toutes les générations de l’époque. 

Des distinctions

Les prix et distinctions se sont enchaînés chez Pierre Moutouari : premier et deuxième disques d’or décernés par des jurys européens ; Trophée Ngoma Africa décerné par la Répunlique démocratique du Congo ; Trophée Kundé d’honneur décerné par le Burkina Faso. Pour couronner le tout (Comme quoi, on est parfois prophète dans son pays !), le Président de la République, Denis Sassou N’Guesso, protecteur des Arts et des Lettres, l’élève au grade d’Officier dans l’ordre du mérite congolais. "Missengué" restera la chanson-culte de l’artiste, sa plus belle contribution à cette rumba célèbre qui «nous fait» tant honneur aujourd’hui et qui semble avoir inscrit sur le fronton de son portique l’épitaphe assez énigmatique où il est dit : « Nul n’entre ici, s’il n’est musicien ».

Avant de terminer son oraison funèbre, le ministre Jean Claude Gakosso a signifié que Pierre Moutouari s’en est allé, certes, mais son œuvre restera à jamais gravée dans la mémoire des mélomanes. Ses mélodies et ses harmonies, gravées sur le vinyle ou diffusées sur les plateformes numériques du monde moderne, continueront de retentir comme les refrains de l’une des plus belles symphonies jamais inventées dans la cosmogonie des deux rives du fleuve Congo. «Mon cher Pierre, repart donc chez ton créateur, toi qui étais venu en ce bas-monde pour cultiver la félicité parmi tes semblables et partager l’allégresse avec la multitude ! Va jusqu’au bout de ton chemin de pierres, toi qui avais reçu des muses enchantées le divin secret de sublimer le vrai et le beau ! Mais, là-bas dans l’insondable au-delà, veille sur ta famille éplorée et surtout prend grand soin de tes enfants et de leur noble progéniture ! Adieu l’artiste ! Adieu mon ami !», a-t-il conclu.

Précicons que la délégation de la République démocratique du Congo à ces obsèques était conduite par la ministre de la Culture, des Arts et du Patrimoine, Yolande Elebe Ma Ndembo.


Bruno Zéphirin Okokana

Légendes et crédits photo : 

1- Le ministre Jean Claude Gakosso prononçant l’oraison funèbre / DR 2- Les membres du gouvernement rendant hommage à Pierre Moutouari / DR 3- Le Premier ministre déposant la gerbe de fleurs sur la dépouille de Pierre Moutouari / DR