Les Dépêches de Brazzaville



Entretien: Denis Sassou N'Guesso alerte sur l'affaiblissement du leadership africain


Dans un entretien exclusif, le 18 avril à Brazzaville, avec nos confrères de la chaine arabophone Sky news arabia, le président de la République a estimé que les dirigeants africains font mauvaise route s’ils ne s’engagent pas davantage à consolider le panafricanisme qui constitue le fondement même de l’unité continentaleSi une bonne partie des échanges a porté sur les relations du Congo avec ses partenaires extérieurs, notamment les pays arabes qu’il invite à investir au Congo, Denis Sassou N’Guesso s’est aussi appesanti sur les défis qui l’attendent au moment où il entame un nouveau mandat de cinq ans à la tête du pays. Grands extraits.

Une Afrique qui gagne

Denis Sassou N’Guesso : « Je pense que l'Afrique a toujours gagné lorsqu'elle parle d'une seule voix », a indiqué le président de la République quand la question lui a été posée de savoir quelle est sa vision et ses priorités pour l’Afrique et le Congo au seuil de son nouveau mandat.

« On l'a vu lors des luttes de libération, les peuples africains se sont mobilisés et ont permis à l'Afrique de se libérer politiquement, d'acquérir les indépendances des États. Vous avez suivi les luttes qui ont été menées contre l'apartheid. Je me souviens de ce sommet des non-alignés à Harare ( NDLR Au Zimbabwe, septembre 1986). J'étais président en exercice de l'OUA (NDLR Organisation de l’Unité africaine -1986-1987-) et l'Afrique a obtenu du Mouvement des non-alignés que soit mis en place un fonds. Le fonds des non-alignés de soutien aux peuples de l'Afrique australe en lutte contre l'apartheid, le fonds Africa. Nous avions lancé cette idée et elle a été soutenue par tout le mouvement des non-alignés : Rajiv Gandhi de l'Inde, Fidel Castro de Cuba et beaucoup d'autres leaders s’y étaient aussi fortement engagés.

Agir pour le panafricanisme

« Donc, au moment où nous sentons un affaiblissement du panafricanisme, nous croyons que les dirigeants africains commettent une erreur, parce que la situation du monde est telle qu'il faut que l'Afrique regroupe ses forces et fasse valoir ses droits. Donc, nous continuons de lutter pour le panafricanisme. Voilà pourquoi nous soutenons les initiatives de l'Union africaine autour de la Zlécaf (Zone de libre-échange continentale africaine NDLR)». Pour le président de la République, la Zlécaf dont l’entrée en vigueur est prévue en 2030 ne prendra son envol que si l'Afrique se dote des infrastructures dans les domaines des transports, chemins de fer, routes, aéroports, transports fluviaux, maritimes, télécommunications, énergie.

Le Congo ne baisse pas les bras

«Ce sont des combats que nous menons aussi à l'intérieur de notre propre pays. Voilà pourquoi dans notre projet d'accélérer la marche vers le développement, nous visons d'abord prioritairement la sous-région d'Afrique centrale. Nous voulons établir des liaisons solides avec les pays voisins à travers le type d’infrastructures énumérées ci-haut. Et c'est déjà cela, l'axe premier de celui-ci, la liaison avec les autres pays de la sous-région pour le développement. Et puis, naturellement, la mise en valeur de l’énorme potentiel que nous avons, pas seulement dans notre pays, mais dans la sous-région. Potentiel minier, agricole, forestier… Et nous accordons une grande importance aux ressources humaines, la jeunesse ; une jeunesse formée, qualifiée, capable de s'assumer, nous accordons une grande importance naturellement à l'agriculture au sens large pour la production de tous les aliments nécessaires ». Le chef de l’État pointe également des « indices positifs » le fait, par exemple, qu’à ce jour, au Congo, seulement quelque 3% de terres arables sur les 10 millions d’hectares disponibles sont mis en valeur.

Relations suivies avec le monde arabe et les pays du golfe

«… J'ai toujours souhaité développer les relations avec les pays du Golfe persique. J'ai effectué une visite d'État en Arabie saoudite, plusieurs visites aux Émirats arabes unis, au Qatar et une visite au Koweït. Dans ces pays, nous avons signé des accords avec les Émirats arabes unis, avec l'Arabie saoudite ; des accords de coopération gagnant-gagnant, parce que nous voyons que dans ces pays, et aussi dans le nôtre, il y a un potentiel énorme. Nous avons des forêts, avec des essences nobles, des minéraux rares, nous avons le pétrole, le gaz, le fer, l'or, le cuivre, le plomb. Et nous avons proposé à ces pays des partenariats à travers des accords déjà signés de non-double imposition, par exemple, de protection des investissements. Et nous croyons que malgré la situation difficile que traverse le Moyen-Orient, avec notre soutien à tous pour le retour à la paix, ces difficultés seront surmontées, des moyens existent de part et d’autre pour renforcer ces partenariats. »

Aux investisseurs intéressés

«Le premier message, c'est que le Congo est en paix. La paix est totale dans tout le pays avec des institutions stables qui fonctionnent. Ce sont les garanties que nous offrons aux investisseurs pour que lorsqu'ils viennent dans notre pays, ils y trouvent leur compte.  Et nous nous employons aussi à assainir le climat des affaires et, ensuite, proposer aux partenaires le potentiel que nous avons. Je parlais de ce potentiel énorme dans l'agriculture, les mines, les forêts, la pêche, tous les secteurs. Pour une population de 6 millions d'habitants, nous avons un territoire de 342 000 kilomètres carrés et donc des espaces pour produire. »

Des opportunités d’affaires

« Il y a des terres agricoles, de l'eau partout, des réserves de forêts, de faune, de minéraux. Je prends un exemple que je cite souvent : à Pointe-Noire, nous avons un grand port en eau profonde, nous avons des réserves importantes de phosphate, de potasse et de gaz. Et j'ai dit aux partenaires que toutes ces ressources ne sont pas souvent regroupées au même endroit. Il y en a des pays qui ont parfois du phosphate, n’ont pas du gaz, ceux qui ont de la potasse mais pas de phosphate. Mais dans le cas du Congo, à Pointe-Noire, à 50 kilomètres d'un grand port sur la côte Atlantique en eau profonde, nous avons ces trois éléments qui pourraient nous permettre de produire des engrais complets pour l'agriculture. Pas seulement pour le Congo, mais pour l'Afrique et pourquoi pas pour le reste du monde. »

Appel à la désescalade

 Monsieur le président, au regard de la situation difficile au Moyen-Orient aujourd'hui, quel est le message que vous envoyez aux pays de cette région ?

«… Je leur adresse un message de paix. La paix toujours, parce qu'on ne construira jamais dans la guerre. Voilà aujourd'hui quatorze ans que je mène, avec d'autres chefs d'État africains, le combat en Libye pour le retour à la réconciliation nationale et à la paix pour la reconstruction de ce pays. Je préside le Comité de haut niveau de l'Union africaine sur la Libye et nous poursuivons ce combat, nous ne nous lassons pas. »

Bons offices et modestie

 Vous avez été impliqué dans plusieurs médiations régionales. Quelle est votre méthode pour parvenir à des solutions durables ?

«… Je crois qu'il faut d'abord faire preuve d'humilité et parler sincèrement à des sœurs, à des frères, c'est ce que nous avons fait en République centrafricaine, par exemple ( NDLR Le chef de l’Etat a conduit la médiation dans ce pays au nom de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale). C'est ce que nous avons fait ici même, vous pourrez voir la plaque qui est à côté ( NDLR La plaque commémorant la signature du Protocole de Brazzaville, le 13 décembre 1988, se trouve à l’entrée de la salle des banquets du Palais du peuple), lorsque nous avons abrité les négociations entre Cuba, l'Afrique du Sud, l'apartheid, l'Angola, les États-Unis d'Amérique. Les négociations se sont passées ici pendant plusieurs mois. Il fallait faire preuve d'humilité et parler simplement aux protagonistes et leur montrer où se trouve l'intérêt commun. Il faut trouver ce point d'intérêt commun où tout le monde peut se rejoindre au nom de la paix.

… Lorsqu'il s'agit des situations internes aux États, des populations qui s'entredéchirent, on trouve toujours un point commun, le pays, l'amour du pays, la nécessité de construire le pays ensemble dans la paix, en sublimant le patriotisme on y arrive. C'est ce que nous avons fait, par exemple, pendant quelques années en République centrafricaine. Il n'y a pas longtemps, j'étais à l'investiture du président Touadera (NDLR 30 mars 2026), j'ai senti que le peuple en République centrafricaine aspire à la paix et se mobilise pour la reconstruction du pays.»

Serrer les rangs

Évoquant les nombreux foyers de tension qui secouent le continent, le président Denis Sassou N’Guesso a déclaré que l’Afrique est condamnée à sortir de ces conflits : « Je suis confiant, il ne faut pas que nous allions en ordre dispersé, l'Afrique va surmonter ces difficultés-là et se construire pour le bonheur des peuples ». Ce message d’optimisme a bouclé l’entretien avec notre confrère de Sky news arabia, Abdellahi Mohamedi Bah, directeur de groupe média, écrivain, analyste spécialisé Afrique.

De nationalité mauritanienne, l’interlocuteur du président Denis Sassou N’Guesso a salué la présence en terre africaine du Congo de ses compatriotes. Établis pour la plupart depuis plusieurs années, ils vaquent librement à leurs occupations à travers le pays. « Il y en a qui sont dans mon village, vous voyez, des Mauritaniens. Ils sont à Oyo, à 400 kilomètres d'ici, dans mon village. Ils ont leurs magasins, ils vivent avec les autres frères congolais depuis des décennies. Il ne se passe rien de mal. Donc ils vivent chez eux en paix. Voilà !», s’est félicité le chef de l’État.


Gankama N'Siah

Légendes et crédits photo : 

Le président Denis Sassou N'Guesso lors de l'interview