Gafi : l’Afrique et le piège de la liste griseLa dernière mise à jour des listes du Groupe d’action financière (Gafi) rappelle une réalité souvent sous-estimée : la bataille pour le développement africain se joue aussi dans les circuits financiers mondiaux. Si aucun pays africain ne figure désormais sur la liste noire des juridictions à haut risque, six d'entre eux demeurent inscrits sur la « liste grise » : l’Angola, le Cameroun, la Côte d’Ivoire, la République démocratique du Congo (RDC), le Kenya et le Soudan du Sud. Cette situation dépasse largement la simple question technique de la conformité bancaire. Elle touche directement à l’attractivité économique, à la confiance des investisseurs et à la capacité des États à financer leur développement dans un environnement international de plus en plus exigeant. Selon la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement, l’Afrique perd chaque année près de 88 milliards de dollars à cause des flux financiers illicites. Blanchiment d’argent, corruption, évasion fiscale, contrebande de ressources naturelles et financement d’activités criminelles continuent de fragiliser les économies du continent. Ces pertes représentent davantage que le volume annuel de l’aide publique au développement reçue par l’Afrique. L’inscription sur la liste grise du Gafi constitue un signal d’alerte adressé aux marchés internationaux. Concrètement, les banques étrangères renforcent leurs procédures de contrôle, les transactions deviennent plus complexes et plus coûteuses, tandis que certains investisseurs choisissent de privilégier des juridictions jugées moins risquées. Pour des pays qui cherchent à attirer des capitaux afin de financer leurs infrastructures, leur industrialisation ou leur transition énergétique, l’impact peut être significatif. L’exemple de la Namibie et de l’Algérie, retirées de la liste grise ce mois-ci, illustre les bénéfices potentiels d’une amélioration de la gouvernance financière. La Namibie, qui dispose d’importantes réserves d’uranium, de lithium, de cuivre et de terres rares, pourrait désormais bénéficier d’un regain d’intérêt des investisseurs internationaux à un moment où la compétition mondiale pour les minerais stratégiques s’intensifie. Pour les six pays africains maintenus sous surveillance, les enjeux sont autant géopolitiques que financiers. Le Kenya ambitionne de devenir un hub technologique et financier régional. La Côte d’Ivoire s’impose progressivement comme l’une des locomotives économiques d’Afrique de l’Ouest. La RDC concentre certaines des ressources minières les plus convoitées au monde, notamment le cobalt et le cuivre indispensables à la transition énergétique mondiale. Quant au Cameroun et à l’Angola, ils cherchent à renforcer leur diversification économique face aux mutations des marchés mondiaux. Au-delà des réformes techniques exigées par le Gafi, c’est toute la question de la gouvernance économique qui est posée. Transparence des registres de commerce, contrôle des bénéficiaires effectifs, surveillance des professions à risque, modernisation des administrations fiscales et judiciaires : ces transformations deviennent désormais des conditions indispensables pour accéder pleinement aux flux financiers internationaux. Cette problématique s’inscrit également dans un contexte mondial de durcissement des normes financières. Les grandes puissances considèrent désormais la lutte contre le blanchiment d’argent comme un instrument de sécurité économique et de stabilité géopolitique. Les circuits financiers illicites alimentent non seulement la corruption, mais aussi les réseaux criminels transnationaux, le trafic de drogue, le terrorisme et certaines formes d’ingérence économique. Pour l’Afrique, l’enjeu consiste à transformer cette contrainte en opportunité. Les pays capables d’améliorer leur crédibilité financière renforceront leur attractivité, réduiront le coût de leur financement et gagneront en influence dans les négociations économiques internationales. Dans un monde où la confiance est devenue un actif stratégique, la sortie de la liste grise du Gafi constitue désormais un véritable levier de puissance économique. Noël Ndong |