Les Dépêches de Brazzaville



Interview. Bélinda Ayessa: « Travailler à la valorisation des itinéraires mémoriels, c’est œuvrer à l’édification d’un Congo fort, uni, réconcilié avec lui-même »


Les Dépêches de Brazzaville (L.D.B.) : Qu’entendez-vous par patrimoine culturel ?

Bélinda Ayessa (B.A.) : Le patrimoine culturel désigne l’ensemble des biens matériels et immatériels hérités de notre passé. Ces éléments sont fondamentaux, car ils fondent notre identité et contribuent à la cohésion sociale. Il s’agit des monuments, des sites historiques, des objets d’art, des archives, des bâtiments coloniaux et des lieux de mémoire. Mais le patrimoine, c’est aussi l’immatériel : nos traditions orales, nos langues nationales lingala, kituba, téké, vili, mbosi... , nos musiques et danses traditionnelles, nos rites initiatiques tels que le nzobi, le likinda ou le tchikumbi. La rumba congolaise constitue à cet égard un puissant vecteur identitaire et diplomatique. De même, des pratiques culturelles comme le "kiebe-kiebe", le "Mondo", le "Tchikumbi" sont des éléments profondément ancrés dans notre histoire. Nous ne saurions oublier le fleuve Congo, patrimoine naturel majeur, qui possède une dimension culturelle, touristique et mémorielle essentielle. Il est à la fois voie de communication, témoin de notre histoire et symbole de l’unité nationale. Des institutions comme le mémorial Pierre-Savorgnan-de-Brazza, le site de Mbé ou le musée de Ngolodoua, construits grâce à la clairvoyance politique du président de la République, chef de l’État, Denis Sassou N’Guesso, participent de cette volonté éclairée de conserver et de transmettre l’histoire nationale.

L.D.B. : Pourquoi faut-il valoriser ce patrimoine par ce que vous appelez itinéraire mémoriel et aussi qu’est-ce qu’un itinéraire mémoriel ?

B.A. : Valoriser notre patrimoine par ces itinéraires permet de transmettre l’histoire nationale; de renforcer l’identité et l’unité du pays; de consolider la paix chèrement acquise grâce au leadership du président de la République; et de développer le tourisme culturel. Le Congo dispose d’un immense potentiel dans ce domaine. Plusieurs sites peuvent être intégrés dans cet itinéraire.

L.D.B. : Quels sont les sites ou passages que l’on peut considérer comme des itinéraires mémoriels ?

B.A. : Il y a la Route des esclaves; le mémorial Pierre-Savorgnan-de-Brazza ; le site historique de Mbé (Ce précieux creuset de notre histoire qui ravive au plus profond de notre mémoire collective, le souvenir de la rencontre fondatrice entre Pierre Savorgnan de Brazza et Makoko Iloo Ier ; un espace où histoire, mémoire et émotion se rejoignent pour nous rappeler les racines profondes de notre destinée commune); le musée dE Loango (En construction, sur le site de la baie éponyme, lieu majeur de notre histoire et de notre mémoire, évoque avec force le souvenir de la déportation tragique des "Nôtres", arrachés à leur terre et conduits vers des « Ailleurs » inconnus. Aujourd’hui, grâce à la clairvoyance du président-candidat Denis Sassou N’Guesso, ce lieu devient aussi un espace de recueillement, mais surtout de renaissance mémorielle, où se retissent les liens émotionnels d’un retour vers une humanité que nous assumons avec dignité et résilience); le fleuve Congo ; les sites mémoriels de "la rumba congolaise"; le tracé du Chemin de fer Congo océan, dont le président de la République a lancé les travaux de réhabilitation le 27 février dernier ; les anciens comptoirs le long du fleuve Congo ; les sites liés aux résistances traditionnelles, notamment dans le Nord ; les lieux symboliques de l’indépendance. Cet itinéraire mémoriel relie le Congo de la mer aux forêts de la Likouala : c’est un véritable corridor de l’unité nationale. Il pourrait relier Brazzaville, Kinkala, Owando, Loango et d’autres centres historiques, en associant patrimoine bâti et expressions culturelles vivantes comme "la rumba" et "le kiebe-kiebe".

L.D.B. : Quel serait l’impact de cette valorisation sur le plan culturel, touristique et économique ?

B.A. : Sur le plan culturel, elle renforce le sentiment d’appartenance à une nation commune, la Nation congolaise. EIle permet aux jeunes générations de mieux connaître leur histoire, leurs racines et leurs repères. Sur le plan touristique, elle favorise le développement du tourisme culturel et diversifie l’offre au-delà de l’écotourisme. Associer les sites historiques aux festivals de rumba, aux démonstrations de danses traditionnelles comme le "kiebe-kiebe" et aux circuits fluviaux sur le fleuve Congo permettrait de proposer une expérience immersive complète. Sur le plan économique, ce secteur est pourvoyeur d’emplois. Les jeunes peuvent y trouver des opportunités d’insertion professionnelle : guides, médiateurs culturels, entrepreneurs culturels, développeurs d’outils numériques pour le e-tourisme.

L.D.B. : Quelles sont, de façon concrète, les actions à mener pour corriger ce manque de visibilité ?

B.A. : Quatre actions prioritaires me paraissent essentielles : la création d’un circuit touristique officiel labellisé; la mise en place de panneaux explicatifs multilingues sur les sites; le développement d’applications mobiles pour promouvoir l’e-tourisme et valoriser notamment la musique congolaise et nos danses patrimoniales; la définition de cadres stratégiques de partenariats avec les agences de voyage et les structures hôtelières. À terme, cela pourrait redonner vie à des festivals et journées mémorielles articulant patrimoine historique et patrimoine vivant.

 L.D.B. : Concernant l’employabilité des jeunes, pensez-vous qu'ils peuvent trouver des solutions dans cette valorisation des lieux de mémoire ? 

B.A. : Le principal défi reste celui de la formation spécialisée. Le président de la République en a fait une priorité lors de son précédent quinquennat, mais les efforts doivent se poursuivre. Il faut également renforcer la culture touristique locale. La sensibilisation citoyenne et l’éducation au patrimoine sont deux leviers majeurs pour ancrer durablement cette dynamique.

L.D.B. : Quelle est la cible que vous visez en voulant développer ou mettre en valeur les itinéraires mémoriels ?

B.A. : Notre principale cible est la jeunesse, qui représente plus de la moitié de la population. Mais nous nous adressons aussi à la diaspora, notamment aux Afro-descendants, ainsi qu’aux chercheurs, universitaires et investisseurs culturels. Les itinéraires mémoriels constituent un message d’ouverture et de dialogue, notamment pour les peuples qui partagent avec nous une mémoire liée au fleuve Congo et aux routes historiques.

L.D.B. : Quelles sont, de façon concrète, les actions à mener pour corriger ce manque de visibilité ?

B.A. : Trois pistes sont essentielles :  l’inscription des itinéraires mémoriels dans le Plan national de développement; le maintien et le renforcement des partenariats, notamment avec l’Unesco; la mobilisation de financements mixtes publics et privés, avec l’implication accrue des collectivités locales.

Sur le plan touristique, cela favoriserait le développement du tourisme culturel et la diversification de l’offre au-delà de l’écotourisme. Le fleuve Congo, par exemple, peut devenir l’axe structurant d’un tourisme mémoriel, historique et écologique intégré. Sur le plan économique, ce secteur est créateur d’emplois : guides, médiateurs culturels, conservateurs, artisans, opérateurs touristiques, développeurs d’applications numériques. Les jeunes pourraient y trouver de réelles opportunités d’insertion professionnelle et entrepreneuriale.

D.B. : Quels pourraient être les freins à la réalisation de ce projet et comment les contourner pour arriver à vos fins ?

B.A. : Il existe des obstacles, notamment le déficit de formation spécialisée. C’est un défi majeur. Mais comme le rappelle Edgar Morin, la complexité ne doit pas décourager l’action ; elle invite au contraire à une approche globale et transversale. Il faut également renforcer la culture touristique locale. La sensibilisation citoyenne et l’éducation au patrimoine constituent des leviers essentiels pour faire évoluer les mentalités.

L.D.B. : Vous êtes la directrice générale du mémorial Pierre-Savorgnan-de-Brazza, quel enseignement tirez-vous de votre leadership à la tête de cette grande institution qui est aujourd’hui une référence en termes de lieu mémoriel au Congo ?

B.A. : Je voudrais exprimer ma profonde gratitude au président de la République, chef de l’Etat, Denis Sassou N’Guesso, pour la confiance placée en ma personne. À la tête du mémorial Pierre-Savorgnan-de-Brazza, j’ai compris que la mémoire est un puissant outil de diplomatie culturelle. Au XXIᵉ siècle, elle est au cœur des enjeux identitaires et géopolitiques. Une politique structurée autour de la mémoire peut contribuer au rayonnement international du Congo.

L.D.B. : Que pourriez-vous recommander de plus ?

B.A. : Je voudrais plutôt m’adresser à la jeunesse et aux acteurs du secteur culturel et touristique. Nous avons l’opportunité d’écrire notre histoire avec notre propre encre. Travailler à la valorisation des itinéraires mémoriels, c’est œuvrer à l’édification d’un Congo fort, uni, réconcilié avec lui-même et tourné vers l’avenir.


Propos recueillis par Bruno Zéphirin Okokana

Légendes et crédits photo : 

Bélinda Ayessa, porte-parole pour les questions culturelles et touristiques du président-candidat Denis Sassou N’Guesso/ DR