Les Dépêches de Brazzaville



Interview. Loïc Mackosso : « Se relever ne suffit pas »


Les Dépêches de Brazzaville (L.D.B.). Qu'est-ce qui vous a poussé à écrire "Rester debout: quand la résilience devient un super pouvoir" ?  Y a-t-il eu un événement déclencheur ?

Loic Mackosso (L.M.): J'ai eu envie, d'une part, de rendre hommage à un ami qui nous a quittés, et, d'autre part, de coucher un certain nombre de souvenirs avant qu'ils ne s'effacent. Au fur et à mesure que je me prêtais à cet exercice, je me suis dit que mon expérience pouvait servir à d'autres. J'ai traversé un certain nombre de tragédies: la guerre, l'exil, le deuil. Il y a dans le livre des lettres que ma mère m'écrivait depuis Brazzaville pendant cette période-là. J'en avais beaucoup plus, mais je les avais détruites, je voulais effacer la mémoire pour ne pas être encombré par un passé douloureux. Ces quelques lettres-là ont survécu. C'est ça qui a tout déclenché.

L.D.B.: Vous auriez pu intituler ce livre « Se relever » ou « Survivre ». Pourquoi « Rester debout ? »

L.M.: « Rester debout », c'est à la fois une posture physique et surtout une posture mentale. En juin 1997, quand je me sépare de mes parents, la dernière chose que mon père me dit, c'est "Reste debout, quoi qu'il arrive". Dans le contexte de la guerre, cela voulait dire "Reste fort, ne te courbe pas". J'ai choisi ce titre en hommage à lui. Et en le décortiquant dans l'écriture, j'ai compris que c'était bien plus qu'une injonction; c'est un état d'esprit, une façon d'avancer sans jamais se trahir.

L.D.B.: Vous avez quitté Brazzaville cinq jours après le début des combats. Comment vit-on cette séparation à dix-huit ans ?

L.M.: Je serai malhonnête si je disais que j'ai traversé la guerre. Moi, je n'en ai connu que cinq jours. C'est un ami qui est venu à la maison avertir mes parents que c'était le dernier convoi pour les ressortissants français. J'étais né en France, j'avais la nationalité. La décision de mes parents s'est prise sur un seul critère : que je passe mon baccalauréat. Eux sont restés avec mes petites sœurs. Ce qui a été le plus dur, c'est ce sentiment de culpabilité d'être en vie, de jouir de la liberté pendant que d'autres perdaient la leur, et d'être impuissant. Il fallait malgré tout garder l'objectif en vue de décrocher ce baccalauréat, obtenir la bourse universitaire, ne pas peser sur des parents dans un pays en conflit. La France a pris en charge toutes mes études pendant cinq ans. Il faut le dire, c'était vital. Les épreuves, c'est comme le loyer de la vie. Tant qu'on est en vie, on aura des épreuves. Le loyer, il faut le payer. 

L.D.B.: Dans le livre, vous parlez de trahison, de séparations, de deuil. Ces blessures intimes sont-elles plus difficiles à surmonter que celles causées par la guerre ?

L.M.: Je crois qu'elles se valent toutes. On ne peut pas faire une hiérarchie des blessures. Ce n'est pas une honte d'avoir divorcé, ce n'est pas une honte d'avoir été trahi. Pendant longtemps, j'avais honte de cette période. Mais la honte, c'est une prison. En l'écrivant, en la nommant, on s'en libère. C'est pour ça que je n'ai rien retenu : ni les séparations ni les deuils ni les moments où j'ai touché le fond. Bien sûr, j'ai protégé l'intimité des personnes mentionnées en changeant certains prénoms. Mais sur le fond, je me suis tout autorisé.

L.D.B.: Vous dites que « la discipline remplace la colère ». Comment fait-on pour ne pas se laisser consumer avant d'y arriver ?

L.M.: J'étais très en colère à la fin des années 1990. À ce moment de ma vie, je me disais que je ne remettrais jamais les pieds dans ce pays. Mon père m'a alors dit quelque chose qui a tout changé :" Tu n'as pas de prise sur les événements, mais tu as le pouvoir de contrôler ta réaction. La colère va te dévorer et ne te mènera nulle part. Il faut travailler et rester concentré sur tes objectifs". Cette phrase, je l'ai portée avec moi. Et avec le temps, j'ai compris qu'il avait raison.

L.D.B.: La résilience est votre leitmotiv. Mais comment se construit-elle concrètement au quotidien ?

L.M.: La résilience, cela ne s'improvise pas, cela se travaille. Je la travaille tous les jours. Mon coach a pour mission de me donner les exercices les plus difficiles qu'il connaisse. L'idée, c'est d'aller au bout de moi-même, et de me dire à la fin : "Je l'ai fait, je me suis relevé". Les épreuves physiques entraînent les épreuves mentales. La résilience, c'est cela : la capacité de se relever après être tombé. Et il ne faut pas être surpris par les tempêtes. La pluie et le beau temps alternent, c'est le cycle de la vie. Ce qui compte, c'est d'être prêt à rebondir.

L.D.B.: À qui s'adresse ce livre, au fond ?

L.M.: Aux Africains. La conclusion le dit clairement : il revient aux Africains de construire l'Afrique. Ce ne sera pas une tâche aisée. Mais j'ai appris que la responsabilité vous appartient entièrement. C'est le principe de l'accountability : vous êtes responsable de ce qui vous arrive ou de ce qui ne vous arrive pas. Tu peux naître pauvre. Mais si tu meurs dans les mêmes conditions que celles de ta naissance, c'est ta faute. Et tu ne peux pas en blâmer le monde entier. C'est aussi la raison d'être d'Aries Investissements : montrer qu'on peut construire, à partir d'ici, un véhicule panafricain de conseil et d'investissement. Ce que j'ai traversé m'a appris à ne pas attendre que quelqu'un d'autre fasse le travail à ma place.

L.D.B.: Vous avez évoqué un tome 2. Quel est le prochain chapitre ?

L.M.: Le tome 2 existe déjà dans ma tête. Mais soyez patients, vous l'aurez peut-être dans dix à quinze ans. Quand nous serons dans la tour Aries, nous pourrons en parler. Pour l'instant, nous sommes au travail.


Propos recueillis par Quentin Loubou

Légendes et crédits photo : 

Loic Mackosso lors de la présentation du livre à l'ambassade du Congo en France / DR