Les Dépêches de Brazzaville



Interview. Ludovic Ngatsé: '' Une meilleure connaissance de l’économie permet de mieux orienter les politiques publiques"


Les Dépêches de Brazzaville (L.D.B.) : Monsieur le ministre, avant d’aborder les orientations du Conseil des ministres tenu à Oyo, le 30 Juin dernier à l’issue duquel le gouvernement entend accélérer la mise en œuvre des orientations du président de la République relatives à la transparence économique, à la modernisation de l’appareil statistique national et au rapprochement des agrégats macroéconomiques avec la réalité de l’économie congolaise, pouvez-vous expliquer simplement ce qu’est le rebasage du PIB et que signifie la migration vers le Système de comptabilité nationale 2008 ?

Ludovic Ngatsé (L.N.): Le rebasage du PIB, c’est tout simplement l’actualisation de l’année de référence qui sert à mesurer la richesse produite par une économie. Pour le Congo, il s’agit de passer de l’année de base 2005 à l’année de base 2022. Il s’agit, pour le gouvernement, d’aligner le Congo sur les bonnes pratiques internationales qui recommandent d’actualiser l’année de base tous les dix ans, afin que les comptes nationaux reflètent mieux la structure réelle de l’économie. La migration vers le Système de comptabilité nationale 2008 va dans le même sens. Elle permet d’aligner nos méthodes de calcul sur la norme internationale actuellement en vigueur. Aujourd’hui, le Congo utilise encore le cadre du SCN 1993, alors que la référence internationale est le SCN 2008. Il s’agit donc de combler un retard méthodologique important et de moderniser la manière dont nous mesurons l’économie nationale. Cette modernisation est d’autant plus nécessaire que les travaux internationaux évoluent déjà vers le SCN 2025, qui deviendra progressivement la nouvelle référence dans les prochaines années. L’objectif final est de disposer d’un PIB plus proche de l’économie réelle, de renforcer la crédibilité de nos statistiques et de mieux éclairer les décisions publiques.

L.D.B.: A Oyo lors du Conseil des ministres du 30 juin dernier, le président de la République a exhorté le gouvernement à rapprocher les éléments de calcul du PIB de l’économie réelle. Comment votre département ministériel traduit-il cette orientation ?

L. N.. : Il faut d’abord préciser que ce processus ne commence pas aujourd’hui. Le ministère y travaille déjà, à travers son bras technique qui est l’INS, dans le cadre du rebasage du PIB et de la migration vers le SCN 2008. L’instruction issue du Conseil des ministres vient donc renforcer l’exigence d’accélération, de suivi et de finalisation. Au sein de notre ministère, nous avons mis en place une organisation administrative et technique pour conduire ce chantier. Il y a une équipe technique, une feuille de route, un dispositif de suivi régulier des travaux, ainsi que des instruments de coordination, notamment le Comité de pilotage, dont la deuxième session s’est tenue le 26 juin dernier. La mise en œuvre de cette feuille de route repose également sur la mobilisation des financements nécessaires, aussi bien internes qu’externes, ainsi que sur l’apport technique des partenaires, notamment la Banque mondiale et la Banque africaine de développement. Aujourd’hui, notre démarche consiste à consolider les acquis, accélérer les activités, lever les contraintes identifiées et finaliser les travaux dans les meilleurs délais, tout en préservant la rigueur technique indispensable à cet exercice.

L.D.B.: Avant d’aborder les étapes restantes, que peut-on retenir de ce que le gouvernement a déjà réalisé depuis le lancement du processus ?

L.N. : Pour bien apprécier les avancées, il faut rappeler que le processus suit une feuille de route structurée. Elle comprend notamment la réalisation des travaux préparatoires, la mise en place des nomenclatures, la réalisation des enquêtes nécessaires, l’exploitation des sources administratives et des grandes enquêtes, puis la production des comptes de l’année de base et de la première année courante. À ce jour, plusieurs activités ont déjà été engagées par le ministère, à travers l’INS. Je pense notamment au recrutement de l’expertise nécessaire, à l’élaboration des nomenclatures et des tables de passage, ainsi qu’aux travaux de collecte des données, entre autres les déclarations statistiques et fiscales. Les prochaines étapes consisteront surtout à compléter les informations encore nécessaires, à finaliser le traitement des données déjà collectées, puis à produire les nouveaux comptes nationaux. Ce travail devra ensuite être examiné, vérifié et validé selon les procédures prévues, afin de garantir la qualité et la crédibilité des résultats qui seront publiés.

L.D.B.: Vous avez évoqué la mobilisation des déclarations statistiques et fiscales dans le cadre de ce processus. En quoi cette base est-elle déterminante pour la réussite du rebasage ?

L.N.: La collecte et le traitement des déclarations statistiques et fiscales sont déterminants du fait que les données contenues dans ces documents sont directement utilisées pour mesurer l’activité des entreprises, notamment dans le secteur formel. Elles donnent des informations essentielles sur la production, les charges, la valeur ajoutée, les investissements, l’emploi et la structure économique des entreprises. Ces informations permettent de mieux apprécier la contribution réelle des entreprises à la création de richesse nationale. Elles servent donc à construire une année de base plus solide et plus proche de la réalité économique. Mais il ne suffit pas de disposer de ces déclarations. Il faut exploiter les données qui y figurent, les vérifier, les consolider et les croiser avec les autres sources disponibles, afin d’en apprécier la cohérence et la représentativité. L’enjeu est de produire des comptes nationaux plus crédibles, plus cohérents et plus utiles au pilotage économique du pays.

L.D.B.: Le processus bénéficie de l’appui de partenaires, notamment la Banque mondiale à travers le projet Hiswaca– SOP 2, ainsi que la Banque africaine de développement. Quel bilan faites-vous de cet accompagnement ?

L.N.: L’accompagnement de nos partenaires est déterminant, et nous nous en félicitons. Il vient soutenir les efforts déjà engagés par l’État pour moderniser notre système statistique national et renforcer la qualité de nos comptes nationaux. Pour cette activité spécifique de rebasage du PIB et de migration vers le SCN 2008, la Banque mondiale, à travers le projet Hiswaca– SOP 2, apporte un appui financier à la réalisation des activités prévues dans la feuille de route. Cet appui contribue notamment au renforcement des capacités, à l’amélioration des outils de travail, à la collecte et au traitement des données. La Banque africaine de développement accompagne également cette dynamique, avec une attention particulière à certains aspects méthodologiques importants, notamment la meilleure prise en compte de la dimension des ressources naturelles et d’autres composantes essentielles de notre économie. Le bilan est donc positif, et nous souhaitons que d’autres partenaires puissent également accompagner cette réforme majeure, qui contribuera à renforcer la transparence économique, la qualité des statistiques économiques et le pilotage du développement national.

L.D.B.: Ce processus est très attendu et retient l’attention particulière du président de la République. Quelles sont les prochaines étapes, le calendrier envisagé et les principaux risques ?

L.N.: Les prochaines étapes sont bien identifiées. Il s’agit d’abord de compléter les informations encore nécessaires, de finaliser le traitement des données déjà collectées, puis de produire les nouveaux comptes nationaux. Ces résultats devront ensuite être examinés, vérifiés et validés selon les procédures prévues, afin de garantir leur qualité et leur crédibilité. Le gouvernement souhaite aller vite, mais il faut aller vite avec méthode. Le rebasage du PIB n’est pas une simple opération administrative ; c’est un exercice technique qui exige de la rigueur, des contrôles et des arbitrages. Les principaux risques concernent la disponibilité complète des données, la coordination entre les acteurs et la mobilisation effective des ressources financières nécessaires, aussi bien internes qu’externes. Ces risques sont connus et font l’objet d’un suivi rapproché, afin de sécuriser la finalisation du processus dans les meilleurs délais.

L.D.B.: À travers l’adoption du SCN 2008 et la finalisation du rebasage du PIB, quel message le Congo adresse-t-il aux partenaires, aux investisseurs et aux citoyens ?

L.N.: Le message est simple : le Congo fait le choix de la transparence, de la crédibilité et de la responsabilité. En adoptant les standards du SCN 2008 et en finalisant le rebasage du PIB, nous voulons disposer d’indicateurs économiques plus modernes, plus fiables et comparables à ceux des autres pays. Ce travail permettra aussi de révéler un nouveau profil de notre économie. Certaines activités seront mieux prises en compte, certains secteurs seront mieux mesurés, et les transformations réelles du tissu productif national seront mieux reflétées dans nos agrégats macroéconomiques. Pour les citoyens, l’enjeu est également important. Une meilleure connaissance de l’économie permet de mieux orienter les politiques publiques, d’améliorer les stratégies de mobilisation des financements pour le développement et, au final, de soutenir des actions plus efficaces en faveur de l’amélioration des conditions de vie des Congolais.

 

 

 


Propos recueillis par Hervé Brice Mampouya

Légendes et crédits photo : 

Le ministre Ludovic Ngatsé /Adiac