Le président Denis Sassou N’Guesso : « Nous devons poursuivre l’œuvre de Nelson Mandela afin que l’Afrique prenne la place qui lui revient dans la communauté internationale »

Dimanche 8 Décembre 2013 - 18:15

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Quelques heures après l’annonce du décès de Nelson Mandela, le président du Congo a reçu longuement Les Dépêches de Brazzaville afin d’évoquer ses souvenirs personnels, mais parler également du sommet de l’Élysée ainsi que de l’entretien avec le pape François qu’il aura ce lundi matin à Rome

Les Dépêches de Brazzaville : Monsieur le Président, comment ressentez-vous la disparition de ce grand homme que vous avez bien connu et qui a marqué de façon indélébile l’histoire de l’Afrique ?
Denis Sassou N’Guesso : Nelson Mandela était très malade, nous le savions tous. Mais son décès, vendredi en fin de journée, a sonné pour moi, pour nous tous, comme un coup de tonnerre. La vie, bien sûr, continue et continuera sans lui, mais le choc que nous avons ressenti à l’annonce de sa disparition ne s’effacera pas de notre esprit, car il était le symbole de ce que l’homme peut faire, peut entreprendre lorsqu’il est mû par un idéal.
Nelson Mandela s’est battu toute sa vie pour que triomphe la liberté là où elle était refusée aux Africains, foulée au pied. Sans jamais dévier de la ligne qu’il s’était fixée très tôt, il a su, non sans peine, non sans souffrance, donner à son peuple la liberté à laquelle celui-ci aspirait depuis des siècles. Le courage dont il a fait preuve est un exemple pour chacun d’entre nous.
Pour nous, Mandela reste un géant, un symbole. Il est mort physiquement, mais ce symbole demeure. Il est un héros non pas seulement pour les peuples d’Afrique, mais également pour tous les peuples du monde. Comme on dit souvent, les héros des peuples sont immortels. On peut conclure, malgré l’émotion, que Mandela restera immortel.

LDB : Quel fait, quel événement vous ont le plus marqué dans la longue histoire qui vous a uni à lui ?
DSN : J’ai vécu à ses côtés bien des moments émouvants. Mais je me souviens particulièrement de ce qui s’est passé en 1990, à Windhoek, lors de la proclamation de l’indépendance de la Namibie. Nous étions à la tribune d’honneur, il était 17 heures, 17 heures 30. Ce fut très émouvant parce que le soleil était à l’horizon, tout rouge. Nous étions debout. Il y avait en plus de Nelson Mandela, Frederik de Klerk. Devant nous se dressaient deux mâts. Il y eut la sonnerie solennelle au drapeau et, simultanément, on a assisté à la descente du drapeau de l’Afrique du Sud et à la montée du drapeau de la Namibie indépendante. C’est un souvenir inoubliable. Le lendemain matin, je l’ai rencontré et nous avons eu un long entretien en tête à tête. Je garde les photos de cet entretien. Je dois avoir des films.
Cette rencontre a précédé évidemment sa visite à Brazzaville en 1991. Là, je l’ai reçu et nous avons fait triomphalement le tour de Brazzaville. Mais je retiens cet autre moment de cette visite : le soir, après le banquet, nous nous sommes retrouvés en intimité au palais. On a fait de la musique, et je me souviens qu’à cet instant Mandela s’est levé pour danser. Miriam Makeba, assise dans son fauteuil, a fondu en larmes. Quand on s’est approché d’elle pour lui demander pourquoi elle pleurait, elle a déclaré qu’elle était émue de voir cet homme longtemps privé de liberté et aujourd’hui libre en train de danser. Je me suis dit alors que rien, décidément, ne peut empêcher l’homme de vivre libre s’il décide de l’être.

LDB : Que peut changer la mort de Mandela à la structure actuelle de l’Afrique sur le plan moral et spirituel ?
DSN : Il suffit, à mon avis, que les Africains réalisent que cet homme, qui a consacré toute sa vie à la lutte pour la liberté, est parti en nous laissant un héritage, que nous devons continuer la lutte pour éteindre tous les petits foyers de tensions qu’il y a ici et là en Afrique, réussir cela au moment où tout le monde s’accorde à reconnaître malgré quelques difficultés que l’Afrique est sur une bonne trajectoire. C’est le plus grand hommage que nous pouvons rendre à Mandela.

LDB : Le monde entier rend hommage au premier président noir d’Afrique, y compris dans des pays européens comme la France où l’on signale la montée de courants racistes.
DSN : On ne peut pas dire que tous les peuples de ces pays sont devenus racistes. Il y a des courants que nous devons combattre. Les peuples de France et des autres pays européens ne sont pas racistes. Ils ont soutenu la lutte contre l’apartheid. Il faut le dire fortement.

LDB : L’Afrique est un continent en voie d’émergence. Quelles leçons doit-elle tirer de la vie de Nelson Mandela dans cette phase décisive de son histoire ?
DSN : Elle doit retenir du passage de ce grand homme sur cette Terre que l’héritage qu’il nous lègue est sacré. Nous devons continuer à suivre sans faiblir la route qu’il a tracée en libérant son pays de la servitude. Le combat qu’il mena pour la liberté doit demeurer le nôtre, car c’est de lui que naîtra le progrès auquel nos peuples aspirent.
Le plus grand, le plus bel hommage que nous puissions lui rendre est de gagner la bataille qu’il avait engagée. Et c’est bien sûr ce à quoi nous nous emploierons sans dévier nous non plus du chemin qu’il nous a indiqué.

LDB : À l’heure où Nelson Mandela disparaît s’ouvre à Paris un sommet sur la sécurité et le développement qui réunit de nombreux chefs d’État africains. Que faut-il attendre de cette rencontre ?
DSN : L’avenir le dira. Mais nous devons remarquer qu’un geste fort a été fait par la communauté internationale à la veille de ce sommet, puisque le Conseil de sécurité des Nations unies a décidé de soutenir l’action que les pays de l’Afrique centrale ont décidé d’engager avec l’appui de la France pour restaurer la paix dans ce pays. Le message ainsi adressé à l’Afrique par la communauté des nations est un bon, un excellent message.
J’ai dit, dans l’analyse que vient de publier la revue Géopolitique africaine, que le développement n’ira pas sans sécurité et la sécurité sans développement. Je pense que si l’Europe se mobilise pour appuyer de façon concrète le travail que nous entreprenons pour ramener la paix sur toute l’étendue du territoire de la Centrafrique, nous parviendrons à résoudre le problème auquel ce pays frère se trouve aujourd’hui confronté.
Au-delà, cependant, de la crise centrafricaine, je pense que nous devons réfléchir sérieusement à un partenariat Afrique-Europe gagnant-gagnant qui ne relève pas de l’utopie. Les liens historiques et culturels qui nous unissent constituent un cadre naturel dans lequel nous pouvons certainement agir pour le bien de nos peuples respectifs.

LDB : Vous serez lundi à Rome où vous aurez un entretien en tête-à-tête avec le pape François. Qu’attendez-vous de cette rencontre ?
DSN : Le pape François a une voix qui porte et qui est écoutée partout dans le monde. Je souhaite, nous souhaitons tous, nous Africains, qu’il fasse entendre son message de paix et de fraternité pas seulement en République centrafricaine, mais sur tout le continent. Nous savons bien que les extrémismes religieux tentent, en effet, de s’imposer par la violence et la terreur dans plusieurs régions du continent. Et nous pensons que l’Église catholique peut jouer un rôle important, décisif, dans la bataille qui s’engage pour la paix, la liberté, la tolérance.
Je suggèrerai donc au pape François de venir à Brazzaville, et aussi à Kinshasa, pour délivrer ce message comme l’avait fait le pape Jean-Paul II. En cette année 2014 où devrait se réunir chez nous la Conférence des évêques d’Afrique centrale, je suis convaincu que l’Église peut et doit dire haut et fort que la fraternité est plus que jamais le lien puissant qui unit les hommes. Regardez, pour vous en convaincre, le travail remarquable que la Communauté de Sant’Egidio accomplit dans diverses régions du continent.
Mon espoir est que le pape réponde de façon positive à la requête que l’Afrique lui adresse par ma voix en ce moment décisif pour son avenir.

Propos recueillis par B. de Capèle, É. Gankama et J.-P. Pigasse