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La BAD et le développement souverain de l’Afrique : rupture ou continuité ?

Jeudi 11 Juin 2026 - 15:45

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La Banque africaine de développement (BAD) a tenu, du 25 au 29 mai dernier, à Brazzaville, ses 61es Assemblées annuelles. Elle a retenu l’idée d’une transition industrielle vers la transformation des matières premières sur le continent pour créer de la valeur ajoutée et doper l’attractivité des investissements structurants, en déployant de nouveaux mécanismes d’atténuation des risques, indispensables pour capter 4 000 milliards de dollars d’épargne locale. Cette idée nécessite :

1) La transformation locale des matières premières pour créer de la valeur ajoutée. L’Afrique représente moins de 2 % de la production manufacturière mondiale et 1,4 % des exportations mondiales de produits manufacturés. Avec ses 27% des réserves mondiales de bauxite, elle exporte une tonne brute à 63 dollars, alors qu’elle importe une tonne d’aluminium à 3500 dollars (Business Wire 2018). Or, l’Afrique dispose de 30 % des réserves minérales mondiales avec 80 % des ressources de coltan, 90 % du platine, 90% du cobalt, 50 % du diamant et 40 % de l’or. La transformation locale de ces matières doublera le produit intérieur brut (PIB) d’Afrique d’ici à 2040 moyennant l’investissement de 155 milliards de dollars par an en  infrastructures pour atteindre une croissance de 4,5 % par an et dépasser l’objectif de 7 % fixé par l’Agenda 2063 de l’Union africaine valant 1 300 milliards de dollars ;

2) Le développement d’un écosystème commercial à forte coopération qui est actuellement limité par des obstacles liés aux infrastructures et aux régulations régionales de la zone de libre-échange continentale. La BAD finance le pont-route rail de 1 575 m, liant Brazzaville à Kinshasa, sur le fleuve Congo (662 millions de dollars) et  le Fonds du bassin du Congo (3,5 milliards de dollars). Mais, le commerce intra-africain n’est que de 230 milliards de dollars en 2026, moins de 20% des échanges globaux du continent (Afreximbank, 2026).

3) Le financement concessionnel responsable qui absorbe les risques, débloque les investissements privés et accélère le développement à grande échelle. Deux nouveaux mécanismes garantissent l’autonomie financière:

a) Le principe de subsidiarité permettant à la BAD de participer au capital des banques qui n’ont pas la capacité de prêter sur dix ou quinze ans, afin qu'elles mobilisent des crédits additionnels dont l’épargne locale de 4 000 milliards de dollars, environ 20% du PIB de l’Afrique. Or, 80 % des pays africains présentent un risque de crédit élevé ou très élevé. Le taux de pénétration de l’assurance n’est que 3,5 % du PIB, inférieur de moitié à la moyenne mondiale. Le niveau des actifs des fonds de pension n’est que 23 % du PIB contre 34 % au niveau mondial. L’Afrique ne représente que 1 % des émissions mondiales d’obligations souveraines, contre 3 % du PIB mondial ;

b) Le principe de levier de l’emprunt pour améliorer la rentabilité des capitaux propres des États. Une unité monétaire investie entrainera 2,50 unités monétaires de cofinancement et de capitaux privés.

4) Vers l’amélioration continue de l’attractivité continentale pour développer davantage l’investissement direct étranger en Afrique qui a chuté de 38% en passant de 59 milliards de dollars en 2025  contre 28 milliards de dollars en 2024; quand le monde enregistre 1 600 milliards de dollars contre 1500 milliards de dollars, soit une augmentation de 14%. Le capital de la BAD de 318 milliards de dollars est contrôlé à 39,69% par vingt-quatre pays membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques et quatre membres des BRICS. Cette minorité de blocage finance plus de 48 % des investissements dont 80% dans le public et 20% dans le privé. Les taux d’intérêt de la BAD dépendent du taux de retour sur investissement de chaque bailleur de fonds. La taille des projets financés est passée de 39,73 millions de dollars en 2019 à 48,07 millions de dollars en 2024. Mais, certains bailleurs comme les Etats-Unis d'Amérique, avec 6,5% de participation au 16e Fonds africain de développement, soit 567 millions de dollars, se retirent de l’architecture de financement en 2026.

Or, la BAD construit sa gestion prudentielle sur la base de la confiance de ses partenaires qui la protègent contre les risques de déclassement et de change. Elle intègre dans son capital les pays industrialisés notés AAA pour bénéficier de leur notoriété et obtenir des emprunts auprès d’eux. Mais, la dégradation de la note des Etats-Unis de AAA à AA++ en 2023 a généré une perte de 9 milliards UC à la BAD. Elle utilise l’UC comme une monnaie, déterminée par la moyenne d’un panier des monnaies des bailleurs, afin d’éviter l’exposition aux pertes liées à la volatilité des cours. Mais, elle a enregistré une perte de change de 1132,23 millions UC en 2023 contre 266 millions UC en 2022.

Ainsi, l’urgence de l’industrialisation de l’Afrique nécessite le renforcement des capacités de financement internes de la BAD, la diversification des sources de capitaux, la reconfiguration de l’architecture financière et un cadre institutionnel sain. Les nouveaux mécanismes financiers exigent une réelle prise de risque responsable.

Emmanuel Okamba maître de Conférences HDR en sciences de gestion

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