Grazina, un récit du train (14)Samedi 30 Août 2025 - 16:54 Lecture de poèmes dans un train Puis je ramenai la causerie à l’auteur polonais :
Je voulus savoir si elle avait en tête les deux poèmes de Mickiewicz susmentionnés... La réponse ne fut pas seulement positive. Presque excitée, Grazina répondit d’un seul souffle, les yeux brillants :
Je parlais, je lisais et j’écrivais couramment le russe sans avoir la prétention de rouler convenablement dans les tournures d’un texte poétique écrit dans cette langue. Il m’arrivait, toutefois, de déclamer des poèmes en russe au cours des rencontres estudiantines. Le public me réclamait lorsque je lisais Lénine et le parti sont des frères jumeaux de Vladimir Maïakovski et parfois des traductions des poètes français ou des poètes latino-américains comme Pablo Neruda. Je ne pipais mot du lituanien. Quant au polonais, langue slave proche du russe, j’étais certain de capter quelques mots épars sans jamais comprendre de quoi ça retournait. J’étais séduit par l’idée de l’entendre lire ces poèmes en russe et d’écouter les sonorités vocales de ces deux poèmes en polonais et en lituanien. Une lecture de poèmes dans un train avec des paysages furtifs à la fenêtre promettait à mon cerveau une série d’images excitantes qui m’incitèrent à presser ma campagne de voyage à commencer sa déclamation :
Grazina prit une attitude recueillie, quasi solennelle, détachée de notre habitacle mobile. Dans le silence qui suivit, sa voix inspirée s’éleva et articula distinctement Les trois fils de Boudrys qu’elle se mit à déclamer. J’étais assis devant elle du côté de la fenêtre d’où défilait furtivement le paysage. Le bruit saccadé du train courait en fond sonore sans jamais dominer la voix enchantée qui égrenait les vers immortels d’Adam Mickiewicz. Au terme de son premier exercice de récitation, Grazina s’arrêta et suggéra dans un souffle :
Elle reprit le récital mais fut empêchée de continuer après trois ou quatre vers par une contrainte extérieure. Le train s’était arrêté. Quelqu’un frappa à la porte et l’ouvrit d’autorité. L’instant d’après, un homme en uniforme fit un salut militaire et se présenta :
Un coup d’œil à la fenêtre me renseigna que nous étions au poste frontière de Grodno. L’ambiance poétique dans laquelle nous étions plongés ne nous avait pas permis de voir arriver cet arrêt de Grodno qui séparait l’Union soviétique de la Pologne. Le contrôle des identités se passa sans anicroche. Le train repartit bientôt. Grazina ne reprit pas la déclamation tout de suite : le prochain arrêt à Bialystok en territoire polonais n’était pas loin. A Bialystok, l’express observait une longue escale technique. Il s’agissait, en particulier, de passer du standard soviétique au standard ouest-européen en termes d’écart entre les deux rails. Les passagers profitaient de cette escale pour reprendre contact avec l’extérieur : prendre un bol d’air frais, se dégourdir les jambes et même prendre une boisson dans une sorte de bar qui émergeait de la verdure à quelques trois cents mètres sur la gauche du train dans la direction de Varsovie. Je descendis le premier du wagon. Grazina suivait. En bas du marchepied, je lui tendis la main. Elle sauta la dernière marche et atterrit dans mes bras en s’écriant : o paa ! Ensemble avec d’autres passagers, nous avons marché côte à côte vers le bar. A ma grande surprise, Michel et ses dames slaves ne figuraient pas dans le groupe des passagers descendus du train. Le bar était logé dans une bâtisse aux côtés rectangulaires peintes en gris immergée dans un océan d’herbes verdoyantes. Tout autour de cette bâtisse, l’horizon vaste et incommensurable s’étendait à perte de vue. La ville de Bialystok n'était pas visible de ce côté du train, probablement figée de l’autre côté à quelques verstes de notre escale. Une brise soufflait sur cet immense espace vert. (A suivre)
François-Ikkiya Ondaï Akiera Notification:Non |