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Le monde pleure, mais nos cœurs sont secsLundi 18 Août 2025 - 17:16 Le monde pleure. Il pleure à Gaza et en Ukraine, à travers les cris étouffés d’enfants sous les bombes, les larmes muettes de mères dans les camps de réfugiés en RDC et au Soudan, les sanglots sans voix d’ouvriers écrasés par la machine économique. Il pleure dans les silences de ceux qu’on n’écoute plus, dans les regards fuyants de ceux qui n’ont plus rien à perdre. Et pourtant… nos cœurs sont secs. Jamais l’humanité n’a été aussi connectée, aussi informée. Chaque minute, nous recevons des images de détresse humaine à travers nos écrans : guerre en Palestine, famine au Soudan, inondations au Bangladesh, violences policières aux États-Unis, incendies en Grèce, naufrages de migrants en Méditerranée. Les catastrophes s’enchaînent, les injustices se répètent, les cris montent. Mais nous défilons. Nous regardons, nous likons, nous passons. Nos cœurs sont secs, non parce qu’ils sont méchants, mais parce qu’ils sont saturés. Nous avons tant vu que nous ne ressentons plus. L’indignation est devenue un réflexe passager. La compassion, un luxe émotionnel que l’on s’accorde entre deux messages. La douleur de l’autre, un spectacle parmi tant d’autres. On se révolte un jour, puis on oublie le lendemain comme lors de la catastrophe du 4 mars 2012 et les inondations du 14 juin 2025. Il y a quelques années encore, un visage d’enfant couvert de poussière et de sang suffisait à ébranler les consciences. Aujourd’hui, il faut une vidéo virale, un effet dramatique, un mot-clé bien placé pour susciter l’intérêt. Sinon, rien ne bouge. Le cœur humain s’est peu à peu blindé dans une posture de survie émotionnelle. Trop de larmes ont coulé à travers nos écrans. Trop de misères ont été consommées comme des nouvelles. Mais cette sécheresse intérieure n’est pas une fatalité. Elle est un symptôme. Elle nous parle de notre rapport malade à l’émotion. Elle nous dit que nous avons perdu la lenteur nécessaire pour ressentir, le silence nécessaire pour écouter, la proximité nécessaire pour aimer. Le monde pleure, mais nous ne sommes plus là. Nous avons déserté la réalité remplacée par une succession de tragédies numériques. Et pourtant, l’humain en nous résiste. Dans un regard, dans un geste, dans une main tendue, il y a encore la possibilité de larmes sincères. Il y a encore de la place pour une indignation vraie, pour une révolte qui ne soit pas un simple élan passager. Il y a encore des cœurs qui battent, même à sec, même à vide. Alors que faire ? Commencer par ralentir. Cesser de consommer la douleur comme un contenu. Prendre le temps de s’arrêter sur une histoire, un visage, un cri. Lire jusqu’au bout. Écouter sans commenter. Pleurer sans détourner le regard. Retrouver cette capacité à être bouleversé. Être touché, vraiment. Et agir, même à petite échelle. Il ne s’agit pas de pleurer pour pleurer. Il s’agit de faire place à l’humain, dans un monde qui s’endurcit. Redonner du poids aux mots, aux gestes, aux larmes. Se rappeler que derrière chaque chiffre, il y a une vie. Une mère. Un frère. Un enfant. Peut-être le nôtre, si le hasard avait été moins clément. Oui, le monde pleure. Mais si nos cœurs restent secs, qui pleurera encore demain ? Si nous ne pleurons plus pour les autres, qui pleurera pour nous quand viendra notre tour ? La sécheresse intérieure est la première étape vers l’oubli de soi. Il est temps d’ouvrir les digues. De laisser couler.
Emmanuel Mbengue Edition:Édition Quotidienne (DB) Notification:Non |