Poésie : Emeraude Kouka « J’écris parce que je lis »

Vendredi 7 Août 2020 - 14:12

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Connu sur l’espace culturel congolais comme critique littéraire, Emeraude Kouka a publié cette année un recueil de poèmes intitulé « Hérésiarque toute la lyre », aux éditions Le Lys Bleu à Paris en France. Il nous parle de ce livre et de sa passion pour l’art. Entretien.

Les Dépêches du Bassin du Congo(L.D.B.C) : Comment a débuté l’histoire d’amour entre vous et la poésie ?

Emeraude Kouka(E.K) : Je reviens invariablement sur cette nuit où, allongé sur une natte, alors que j’entamai la lecture, pour la première fois, d’une œuvre littéraire « La Palabre stérile » de Guy Menga, l’attrait pour la littérature s’était déclaré subitement : refermant ce livre, j’eus envie, moi aussi, de partager un imaginaire. Qui n’a pas, après avoir été foudroyé par l’excellence d’un livre, nourri l’exaltation de faire œuvre semblable ? J’ai la conviction que tout lecteur s’est rêvé écrivain, à l’image d’un enfant qui, enthousiaste, s’attribue mal à propos quelques vanités : il est extraordinaire comme son super-héros préféré, il a la puissance de l’hercule qu’il voit à la télé tous les soirs, ou le talent de son joueur de foot favori. Il faut croire que les vocations naissent de l’identification, et moi j’écris parce que je lis.

L.D.B.C : Pour qui écrivez-vous ?

E.K : Je n’ai pas une cible particulièrement. Aucun écrivain ne peut déterminer le type de de lecteur entre les mains duquel tombera son livre. Le voyage d’un livre est toujours une destination inconnue. Je crois que l’écrivain n’a pas à se préoccuper de cela. Classer les livres en collection, c’est le travail d’un éditeur. Créer des catégories d’interprétation, c’est celui du critique. Il faut simplement écrire, et le public, qui est multiple, selon qu’il est intéressé ou pas, choisira d’adhérer ou ne pas adhérer à votre travail.

L.D.B.C : De quoi traite votre nouvel ouvrage ?

E.K : Je dirai, comme je l’ai déjà dit en d’autres occasions, je me répète souvent qu’« Hérésiarque toute la lyre » est un livre sur la dissidence. Le renouement avec les archaïsmes marque une altérité, par rapport à notre époque qui suit le fleuve désormais tranquille de ce qui est admis comme la poésie contemporaine. C’est l’assomption de cette marginalité qui donne un titre à ce livre, et en impose le ton. Il est ici question de la mise en majesté d’un tempérament poétique qui n’est phagocyté ni par les clivages historiques, ni par une certaine sociologie de la littérature. C’est la recherche de l’indicible, dans différents regards que l’on pose sur la vie. Regard sur le jeu amoureux, regard sur l’érotisme, regard sur la violence – parce que j’évoque la crise qui a frappé le département du Pool en 2016, au Congo-Brazzaville –, regard sur la mort, l’inanité de la vie, le deuil, regard sur l’indépendance du poète, regard sur la notion de l’africanité chez le poète africain, regard sur la nature aussi, à travers le culte de l’aurore.

L.D.B.C : Que peut apporter la poésie dans une société où les besoins primaires ne sont pas encore assouvis ?

E.K : Pour répondre à votre question, j’invoque la philosophe et poétesse Pascale Seys. Elle souligne qu’il y a une sorte de piqure de rappel : chaque jour, au chevet de ce monde malade, nous apprenons que la vulnérabilité constitue la caractéristique essentielle de la vie humaine. Nous sommes agités par la voracité, l’impatience et des passions monstrueusement égoïstes. À cela s’oppose à l’effort certes menu de penser le monde, de le comprendre et de mieux l’habiter. C’est vers cet effort, il me semble, que la poésie converge. La rupture avec le banal dans la construction du langage domesticise cette prédation compulsive qui fait des hommes des « braqueurs de grandes surfaces qui fuient la disette », pour emprunter encore une fois les mots de Pascale Seys. Oui, assurément, le poète n’est ni boulanger, ni sapeur-pompier, mais la poésie est essentielle à l’existence, chez les affamés comme en terre de cocagne.

Aubin Banzouzi

Légendes et crédits photo : 

Photo: Le poète congolais Emeraude Kouka

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