Colonialisme des déchets : une géopolitique invisible des rapports Nord-Sud

Mercredi 11 Février 2026 - 12:46

Abonnez-vous

  • Augmenter
  • Normal

Current Size: 100%

Version imprimable

À l’heure où la transition énergétique focalise l’attention sur l’accès aux métaux critiques et aux terres rares, une autre forme de néocolonialisme, plus discrète mais structurelle, façonne les relations internationales contemporaines : le colonialisme des déchets.

L’exportation massive de plastiques, de vêtements usagés et de déchets électroniques vers l’Asie et l’Afrique révèle une externalisation systémique des coûts environnementaux et sanitaires des pays industrialisés vers les pays du Sud. Encadrée depuis 1989 par la Convention de Bâle, la circulation transfrontalière des déchets devait être strictement contrôlée. Or, les failles du dispositif – exclusion initiale du plastique, réglementation tardive des déchets électroniques – ont permis une intensification et une diversification des flux. Loin de freiner le phénomène, le multilatéralisme environnemental a été contourné par des stratégies d’arbitrage réglementaire, révélant un déficit de gouvernance globale.

La décision chinoise de fermer ses frontières aux déchets en 2018 a constitué un tournant géostratégique. Elle n’a pas réduit les exportations mondiales, mais déplacé les flux vers l’Asie du Sud-Est, notamment la Malaisie, le Vietnam et l’Indonésie. Cette reconfiguration géoéconomique est révélatrice de continuités postcoloniales : les principaux pays importateurs correspondent souvent à d’anciennes colonies, tandis que les exportateurs sont leurs anciennes puissances dominantes. Le déchet devient ainsi un vecteur matériel de rapports de pouvoir persistants. Les conséquences sécuritaires et environnementales sont majeures. L’augmentation des importations de plastique contribue directement à la pollution des fleuves et des océans, fragilisant des écosystèmes stratégiques comme le bassin du Mékong. La dégradation environnementale devient alors un facteur de vulnérabilité régionale, susceptible d’alimenter tensions sociales, migrations internes et instabilité politique.

En Afrique, le colonialisme des déchets prend une dimension socio-économique plus visible encore. Les vêtements issus de la fast fashion et les déchets électroniques alimentent une économie informelle massive autour de décharges situées au cœur de grandes métropoles. Si ces activités génèrent des emplois et des revenus fiscaux non négligeables pour certains États, elles exposent durablement les populations à des risques sanitaires extrêmes. Ce dilemme illustre une dépendance structurelle : accepter les déchets pour préserver des ressources économiques immédiates, au prix d’un coût humain et environnemental élevé.

D’un point de vue d’intelligence économique, le colonialisme des déchets révèle une chaîne de valeur inversée. Les pays du Nord captent la valeur de la production et de la consommation, tandis que les pays du Sud assument la phase finale la plus polluante du cycle de vie des produits. Cette externalisation permet aux États industrialisés de maintenir des normes environnementales internes élevées tout en transférant les risques. Face à ce constat, une réponse purement nationale est insuffisante. La lutte contre le colonialisme des déchets suppose une coopération internationale renforcée, fondée sur la responsabilité élargie des producteurs, de réels transferts technologiques et l’intégration de la sécurité environnementale dans les stratégies de développement. À défaut, cette forme invisible de domination continuera de structurer silencieusement la géopolitique du XXIᵉ siècle.

Noël Ndong

Notification: 

Non