Interview. Nicole Mballa : "Le progrès qui ne profite pas à ceux qui travaillent la terre est une forme de prédation"Lundi 30 Mars 2026 - 15:23 Peut-on encore nourrir ses propres enfants quand l'industrie nationale s'effondre ? C’est la question brûlante que pose Nicole Mballa dans son dernier ouvrage « Le silence des infortunes », paru aux Editions Les Lettres Mouchetées. En mettant en scène le duel fratricide entre l'entreprise locale Codilait et la multinationale Nestlé, la romancière explore les zones d'ombre créées par le profit global au détriment de l'humain. Entre faiblesses internes et rouleaux compresseurs mondiaux, elle nous livre ici un entretien sans concession sur la perte de souveraineté alimentaire et le silence des victimes, ces oubliés des conseils d'administration.
Nicole Mballa (N.M.) : Absolument. C’est le péché originel du quartier. Codilait représentait l’espoir d’une industrie nationale, la fierté de produire localement. Netlait, c’est la machine mondiale qui arrive avec une puissance de frappe telle que l’entreprise locale ne peut pas suivre. La fermeture de l'usine est la signature de la défaite du local face au global. L.D.B. : Comment la mondialisation, à travers ce conflit industriel, s'immisce-t-elle dans l'intimité des foyers ? N.M. : Elle s'immisce par le manque. Quand le géant écrase le petit, il ne détruit pas seulement des machines, il détruit des carrières de trente ans. Le chômage qui en découle n'est pas un accident de parcours, c'est le résultat d'une stratégie de marché. La mondialisation déshumanise le travailleur en le transformant en une simple variable d'ajustement. L.D.B. : Pourquoi avoir choisi l'industrie du lait pour illustrer ce conflit ? N.M. : Le lait est un symbole de vie, de nutrition, de maternité. Voir une usine de lait locale mourir au profit d'une importation étrangère, c'est symboliquement accepter que l'on ne peut plus nourrir ses propres enfants par soi-même. C'est une perte de souveraineté alimentaire et émotionnelle. L.D.B. : Les personnages de votre roman comprennent-ils les enjeux macro-économiques de cette fermeture ? N.M. : Non, et c'est là toute la tragédie. Pour Cocotte, Andela et les habitants du quartier Bonabel, ce n'est pas la mondialisation, c'est la faim. Les personnages subissent les décisions prises dans des conseils d'administration à des milliers de kilomètres. Le silence des infortunes, c'est aussi l'incapacité de nommer ses bourreaux parce qu'ils sont invisibles et globaux. L.D.B. : Dans le roman, Netlait représente-t-il le progrès ou le prédateur ? N.M. : Pour les habitants de Bonabel, le progrès ressemble étrangement à un rouleau compresseur. On nous vend souvent la mondialisation comme une ouverture au monde, une chance de modernité. Mais pour ce quartier, c'est une condamnation à mort sociale. Netlait n'a pas besoin de ce quartier pour exister, il ne le voit même pas sur sa carte. Mais ce quartier, lui, avait un besoin vital de Codilait pour rester debout. Le progrès qui ne profite pas à ceux qui travaillent la terre ou l'usine est, par définition, une forme de prédation. L.D.B. : Le silence des femmes est-il aussi une réponse à cette violence économique ? N.M. : Oui, face à une force aussi colossale qu’une multinationale ou les lois du commerce international, le citoyen se sent minuscule. Le silence est le stade ultime de l'impuissance politique. On se tait parce qu'on a l'impression que rien de ce que l'on dira ne pourra faire rouvrir les vannes de l'usine. L.D.B. : Est-ce que le passé de Codilait cache des secrets qui ont facilité sa chute ? N.M : Le roman suggère que la chute n'est pas seulement due à la concurrence, mais aussi à des complicités internes, des faiblesses que l'on préfère taire. C'est là que les non-dits interviennent : on enterre la gestion douteuse du passé pour ne pas accabler davantage les victimes. L.D.B. : La vie meurtrie des habitants est-elle le prix nécessaire de la modernité ? N.M. : C'est ce que tentent de nous faire croire les discours officiels. Mon livre dit le contraire : aucune croissance ne justifie l'anéantissement d'un quartier entier. L.D.B. : La mondialisation crée des zones d'ombre. Bonabel en est-il une ? N.M : Oui, c’est un silence de saturation. Face à une force aussi colossale qu’une multinationale ou les lois opaques du commerce international, le citoyen se sent minuscule, presque transparent. Le silence devient alors le stade L.D.B. : Le fait de raconter cette histoire est-il une manière de boycotter ce silence imposé par les multinationales ? N.M. : Absolument. Écrire, c'est une forme de sabotage poétique. En nommant Codilait, en décrivant l'odeur du lait caillé, la sueur des ouvriers et les visages derrière les chiffres du chômage, je refuse que la multinationale gagne la bataille de l'oubli. La littérature permet de redonner un nom et une dignité à ce que le capitalisme sauvage préfère appeler des pertes collatérales. C’est ma manière de dire que Bonabel existe, et que son infortune n’est pas une fatalité, mais une injustice. L.D.B. : Quel est l'espoir pour les enfants de ce quartier face à ce monde globalisé ? N.M. : L'espoir réside dans la connaissance de leur histoire. S'ils comprennent pourquoi l'usine a fermé, ils ne seront plus des victimes passives, mais des citoyens conscients des rapports de force du monde. L.D.B. : Le roman est porté par les voix de Cocotte et Andela. Pourquoi ce choix de la narration féminine pour un drame ouvrier ? N.M. : Parce que ce sont les femmes qui ramassent les débris. Quand l'usine ferme, les hommes s'effondrent souvent dans l'amertume ou le silence. Les femmes, elles, deviennent les narratrices de la survie. Leurs regards croisés permettent de tisser la petite histoire (la famille) dans la grande (la mondialisation).
Propos recueillis par Hervé Brice Mampouya Légendes et crédits photo :1- L'écrivaine Nicole Mballa /DR
2- La couverture de l'ouvrage /DR Notification:Non |


Les Dépêches de Brazzaville (L.D.B.) : L'affrontement entre Codilait et Netlait est-il le véritable moteur du drame de votre livre ?
ultime de l'impuissance politique. On finit par se taire non pas par consentement, mais parce que l'on a l'intime conviction que rien de ce que l'on hurlera ne pourra faire rouvrir les vannes de l'usine ou changer le cours des bourses mondiales. Mon livre tente de briser ce silence pour transformer l'impuissance en témoignage







