Africa Forward : derrière le sommet de Nairobi, la France tente de sauver son influence africaineDimanche 10 Mai 2026 - 10:22 Corridors logistiques, minerais critiques, patronat français, rivalité chinoise et retour diplomatique au sein de l’Union africaine : derrière la tournée africaine d’Emmanuel Macron se joue une vaste opération de repositionnement stratégique de Paris sur un continent où l’ordre géopolitique bascule rapidement. Officiellement, il s’agit d’un sommet économique tourné vers « l’innovation et la croissance ». Officieusement, plusieurs diplomates africains présents à Nairobi décrivent plutôt une tentative française de reprendre pied sur un continent où son influence s’est brutalement érodée. Le sommet « Africa Forward », coorganisé les 11 et 12 mai au Kenya par les président français, Emmanuel Macron, et kényan, William Ruto, marque un tournant discret mais majeur dans la stratégie africaine de Paris. Pour la première fois depuis les indépendances, un sommet Afrique-France se tient dans un pays anglophone d’Afrique de l’Est. Et pour la première fois aussi, l’Élysée assume presque ouvertement son déplacement géopolitique hors de son ancien « pré carré » francophone. Dans les couloirs diplomatiques africains, certains y voient moins une ouverture qu’un repli stratégique forcé après les ruptures spectaculaires avec le Mali, le Burkina Faso et le Niger. « Paris n’a plus le monopole de l’Afrique francophone. Alors elle tente désormais de devenir un acteur parmi d’autres sur l’ensemble du continent », confie un diplomate Ouest-africain sous-anonymat, impliqué dans les discussions préparatoires du sommet. Le choix du Kenya n’a rien d’anodin À Paris, plusieurs conseillers reconnaissent discrètement que le Kenya est devenu l’un des rares partenaires africains capables d’offrir à la France une stabilité politique, financière et diplomatique crédible dans le contexte actuel. Nairobi concentre aujourd’hui plusieurs éléments stratégiques : hub technologique régional ; plateforme logistique de l’Afrique de l’Est ; puissance diplomatique montante ; partenaire militaire majeur dans la Corne de l’Afrique ; acteur influent des réformes financières internationales. Mais surtout, le Kenya incarne une Afrique non francophone où la Chine, les États du Golfe, la Turquie, l’Inde et les États-Unis se livrent déjà une compétition économique intense. « Le sommet de Nairobi est aussi un test : la France veut savoir si elle peut encore séduire au-delà de la Francophonie historique », analyse un responsable européen basé à Bruxelles. Une coalition de CEO pour reconquérir le terrain économique Derrière les discours sur la « relation refondée », l’objectif principal reste économique. La délégation française présente à Nairobi ressemble davantage à un forum d’investissement qu’à un sommet diplomatique classique. Autour d’Emmanuel Macron gravitent plusieurs figures majeures du capitalisme français : Rodolphe Saadé, président -directeur général du groupe CMA/CGM, l'un des leaders mondiaux de la logistique; Patrick Pouyanné, directeur général de TotalEnergies; Sébastien Bazin, directeur général d'AccordHotels; Antoine de Saint-Affrique, diecteur général de Danone. Selon plusieurs sources proches du sommet, Paris veut obtenir rapidement des annonces concrètes sur les infrastructures portuaires ; les corridors ferroviaires ; les énergies renouvelables ; les centres de données ; l’intelligence artificielle ; l’agro-industrie ; les minerais critiques. « L’époque des grands discours politiques est terminée. Désormais, Paris veut revenir par les investissements », résume un banquier africain. La bataille silencieuse des minerais africains E réalité, une partie des discussions les plus sensibles concerne les ressources stratégiques africaines. Depuis plusieurs mois, les chancelleries occidentales s’inquiètent de l’emprise croissante de Pékin sur le cobalt congolais ; le lithium africain ; le graphite ; le manganèse ; les terres rares. La République démocratique du Congo(RDC) fournit à elle seule près de 70 % du cobalt mondial indispensable aux batteries électriques. « Les Européens ont compris trop tard qu’ils avaient laissé la Chine prendre le contrôle de pans entiers des chaînes d’approvisionnement stratégiques », explique un expert des matières premières. À Nairobi, plusieurs discussions confidentielles portent désormais sur la sécurisation des corridors miniers reliant la RDC, la Zambie, la Tanzanie, le Kenya et les ports de l’océan Indien. Le grand retour de la géopolitique portuaire Dans les échanges en marge du sommet, un autre sujet revient avec insistance : les ports africains. La crise en mer Rouge, les tensions au Moyen-Orient et les perturbations maritimes autour du détroit d’Ormuz ont replacé les infrastructures africaines au centre du jeu mondial. De Djibouti à Mombasa, de Lomé à Kribi, les grandes puissances avancent désormais leurs pions. La Chine finance ; les Émirats investissent ; la Turquie construit ; les États-Unis sécurisent ; et la France tente de revenir. « Celui qui contrôle les corridors logistiques africains contrôlera une partie des futurs flux commerciaux mondiaux », glisse discrètement un haut responsable du transport maritime. Addis-Abeba : le retour assumé vers l’Union africaine La dernière étape de la tournée présidentielle française, à Addis Abeba, n’est pas non plus symbolique. En se rendant au siège de l'Union africaine(UA) aux côtés du secrétaire général de l'Organisation des Nations unies, Antonio Guterres, et du président de la Commission de l’UA, Mahmoud Ali Youssouf, Emmanuel Macron tente aussi de restaurer un dialogue politique devenu extrêmement fragile avec plusieurs capitales africaines. Car derrière les annonces économiques, Paris reste confronté à une crise profonde de crédibilité politique sur le continent. Au Sahel, l’influence russe continue de progresser. La Chine domine les infrastructures. Les Émirats gagnent du terrain financier. La Turquie étend ses réseaux commerciaux et militaires. Et l’image de la France reste fragilisée dans plusieurs opinions publiques africaines. Le sommet de Nairobi comme répétition générale du G7 d’Évian Selon plusieurs diplomates européens, « Africa Forward » constitue également une préparation directe au sommet du G7 prévu à Évian-les-Bains, du 15 au 17 juin prochain. Paris souhaite y replacer l’Afrique au cœur des discussions mondiales sur les chaînes d’approvisionnement ; la dette ; l’énergie ; les minerais critiques ; la sécurité maritime ; l’intelligence artificielle. Mais une question hante désormais plusieurs chancelleries occidentales : la France peut-elle encore structurer une vision africaine crédible dans un continent qui multiplie désormais ses alliances et refuse de dépendre d’une seule puissance ? À Nairobi, derrière les sourires diplomatiques et les annonces d’investissements, beaucoup savent déjà que la véritable bataille ne porte plus sur l’aide au développement. Elle porte désormais sur le contrôle des flux, des ressources, des données, des ports, des infrastructures et des futurs centres de puissance africains. Noël Ndong Notification:Non |











