Évian 2026 : le grand retour africain d'Emmanuel Macron… sous surveillance

Mardi 12 Mai 2026 - 22:09

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Officiellement, il s’agit d’un sommet sur l’investissement, l’innovation et la réforme de la gouvernance mondiale. Mais plusieurs diplomates africains présents à Nairobi parlent déjà d’une « opération reconquête » française à l’échelle continentale. Dette, minerais, intelligence artificielle, ports stratégiques : dans les coulisses d’un sommet où Paris tente de reprendre pied face à Pékin, Moscou et Ankara.

Derrière les discours policés du sommet Africa Forward organisé les 11 et 12 mai dans la capitale kényane, Paris prépare en réalité un rendez-vous autrement plus stratégique : le G7 d’Évian-les-Bains, prévu du 15 au 17 juin prochain, où l’Afrique pourrait devenir le dossier le plus sensible de la présidence française. Car à l’Élysée, une inquiétude domine désormais toutes les autres : la France perd du terrain en Afrique plus vite que prévu. Et le président français, Emmanuel Macron, le sait.

Nairobi, laboratoire du nouveau logiciel français

Dans les salons feutrés du centre de conférences de Nairobi, les discussions ont parfois été bien plus directes que les communiqués officiels. Selon plusieurs participants africains, les échanges à huis clos ont tourné autour d’un constat brutal : le vieux modèle franco-africain est mort, mais Paris cherche encore le mode d’emploi du suivant. « Les Français ont compris qu’ils ne pouvaient plus parler à l’Afrique depuis Dakar, Abidjan ou Libreville uniquement », confie un conseiller présidentiel Ouest-africain. « Nairobi marque un basculement stratégique vers l’Afrique anglophone et les hubs technologiques ». En accueillant le premier grand sommet franco-africain dans un pays anglophone, Emmanuel Macron envoie un signal géopolitique clair : Paris veut sortir de son ancien pré carré francophone, désormais fragilisé par les ruptures avec le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Dans les couloirs du sommet, plusieurs diplomates européens reconnaissaient que la présence du président kényan, William Ruto, au futur G7 d’Évian est devenue centrale dans la stratégie française. Officiellement, Nairobi est présenté comme un partenaire économique majeur. Officieusement, le Kenya est vu à Paris comme une future plateforme d’influence occidentale face à la poussée chinoise dans l’Est africain.

Les grands absents hantent le sommet

L’image a frappé plusieurs délégations. À Nairobi, plus de vingt-huit chefs d’État africains étaient annoncés. Mais les trois fauteuils restés politiquement vides étaient ceux des dirigeants de l’Alliance des Etats du Sahel: le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Trois absences qui résument à elles seules l’effondrement de l’architecture sécuritaire française au Sahel. En privé, des responsables français reconnaissent désormais que le retrait militaire du Sahel a provoqué à Paris un véritable choc doctrinal. « Pendant vingt ans, la France pensait tenir le verrou sécuritaire sahélien. Aujourd’hui, elle tente de revenir par l’économie, l’énergie et les infrastructures », analyse un diplomate africain sous anonymat. Le problème est que d’autres puissances occupent déjà le terrain. La Russie avance sur le sécuritaire. La Chine domine les infrastructures. La Turquie accélère dans le bâtiment et travaux publics et la défense. Les Émirats verrouillent ports et logistique. Et Washington revient discrètement dans la partie.

La guerre mondiale des minerais africains

C’est probablement le dossier le plus explosif préparé pour Évian. Selon plusieurs sources diplomatiques européennes, les discussions les plus tendues concernent désormais les minerais critiques africains : cobalt congolais, graphite mozambicain, manganèse gabonais, lithium namibien ou terres rares tanzaniennes. La transition énergétique occidentale dépend désormais massivement du sous-sol africain. Et Pékin possède une avance considérable. En 2025, les échanges Chine-Afrique ont dépassé 295 milliards de dollars. Ceux de la France stagnent autour de 65 milliards. À Nairobi, plusieurs présidents directeurs généraux français ont admis, parfois avec inquiétude, que les groupes chinois contrôlent déjà des pans entiers des chaînes d’approvisionnement minières africaines. D’où l’offensive française sur les « partenariats industriels souverains ». Le mot revient désormais dans toutes les notes stratégiques préparatoires au G7. L’objectif : convaincre les États africains de transformer localement davantage de minerais plutôt que d’exporter uniquement des matières brutes vers l’Asie. Mais plusieurs responsables africains restent sceptiques. « Les Européens parlent enfin d’industrialisation africaine… après avoir passé vingt ans à financer surtout des matières premières », glisse un ministre Est-africain présent à Nairobi.

Les 23 milliards annoncés : offensive économique ou opération d’image ?

L’annonce phare du sommet a évidemment été celle des « 23 milliards d’euros d’investissements » dévoilés par le président français. Dans les cercles économiques africains, les réactions sont plus nuancées qu’à Paris. Car derrière l’effet d’annonce, plusieurs patrons africains interrogés en marge du sommet rappellent que ces montants mélangent investissements privés, garanties publiques, prêts concessionnels, fonds de développement et engagements déjà partiellement budgétés. Autrement dit : tout ne correspond pas à de l’argent frais. Mais l’essentiel était ailleurs. Pour l’Élysée, ce sommet devait surtout envoyer un message politique : la France veut apparaître comme un investisseur et non plus comme une puissance tutélaire. D’où cette formule répétée en boucle par Emmanuel Macron : « L’Afrique ne veut plus d’aide. Elle veut des investissements ». Une phase envoyée textuellement au président français par une une Africaine de la diaspora, lors du sommet de Montpellier. Dans les salons privés du sommet, les groupes français présents - Orange, TotalEnergies ou CMA CGM - ont cependant multiplié les alertes sur l’instabilité réglementaire, la fiscalité mouvante et le coût du risque africain. Plusieurs patrons réclament désormais des garanties souveraines plus fortes et des mécanismes européens de partage du risque inspirés des outils chinois. Car Pékin avance avec un avantage que les Européens peinent encore à égaler : la vitesse.

Le dossier qui inquiète Paris : la dette africaine

Dans les coulisses du sommet, la dette a occupé une place bien plus importante qu’annoncé publiquement. Selon plusieurs sources présentes aux discussions préparatoires du G7, Paris pousse discrètement pour un nouveau mécanisme international de restructuration impliquant directement la Chine. Problème : Pékin refuse toujours de voir ses créances africaines encadrées par un dispositif piloté par les Occidentaux. Résultat : plusieurs pays africains restent coincés entre créanciers chinois, marchés internationaux et institutions de Bretton Woods. À Nairobi, le président William Ruto a réclamé, d’ailleurs, une architecture financière « représentative et équitable », dénonçant un système mondial qui « juge injustement les économies africaines ». Le message visait autant Washington que les agences de notation occidentales.

Derrière l’IA, la bataille pour la souveraineté numérique africaine

Autre sujet majeur : l’intelligence artificielle (IA). Et là encore, Paris avance avec une obsession : éviter que l’Afrique numérique ne tombe entièrement dans les sphères technologiques américaines ou chinoises. La stratégie française repose désormais sur un triptyque : formation – connectivité - souveraineté numérique. Le groupe Orange a annoncé vouloir former plus de trois millions de jeunes Africains d’ici à 2030, tout en développant des modèles d’IA en langues africaines. Officiellement, il s’agit d’inclusion numérique. Mais plusieurs experts y voient surtout une bataille d’influence technologique à long terme. « Celui qui contrôle les infrastructures cloud, les données et les modèles linguistiques africains contrôlera une partie du futur marché numérique du continent », résume un consultant européen présent au sommet.

Évian, sommet charnière pour la présence française en Afrique

À Paris, plusieurs conseillers de l’Élysée décrivent déjà Évian comme un « sommet test ». Car derrière les annonces d’investissements et les grandes déclarations sur le partenariat équilibré, une question hante désormais la diplomatie française : la France peut-elle encore peser stratégiquement sur un continent qui diversifie à grande vitesse ses alliances ? L’Afrique négocie désormais simultanément avec Pékin, Washington, Ankara, Moscou, New Delhi, Doha ou Riyad. Et elle le fait avec une confiance nouvelle. À Nairobi, un haut responsable africain résumait ainsi l’état d’esprit de plusieurs délégations : « Pendant longtemps, l’Afrique cherchait des partenaires. Aujourd’hui, ce sont les puissances mondiales qui cherchent l’Afrique ».

Noël Ndong

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