Algérie–France : le retour du dialogue sous haute tension

Lundi 18 Mai 2026 - 23:10

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Entre narcotrafic, mémoire coloniale, immigration et dossiers judiciaires sensibles, Paris et Alger tentent un dégel aussi stratégique que fragile.

La visite à Alger du garde des Sceaux franaçis, Gérald Darmanin, marque une nouvelle étape dans le réchauffement prudent des relations entre la France et l’Algérie après près de deux années de fortes tensions diplomatiques. Officiellement, il s’agit de relancer la coopération judiciaire entre les deux pays. En réalité, cette visite révèle une recomposition plus profonde des rapports franco-algériens, où se mêlent sécurité, mémoire, influence politique et stabilité méditerranéenne. Reçu par son homologue Lotfi Boudjemaa puis par le président Abdelmadjid Tebboune, Gérald Darmanin a évoqué « le travail nécessaire pour renouer la confiance » entre Paris et Alger.

Derrière le dégel, le retour du pragmatisme

Après plusieurs crises successives - tensions mémorielles, expulsions bloquées, déclarations hostiles, crise des visas et refroidissement sécuritaire -, les deux capitales semblent désormais privilégier une approche plus pragmatique. La séquence actuelle traduit un constat partagé : ni Paris ni Alger n’ont intérêt à une rupture durable. Car la relation franco-algérienne dépasse largement le cadre diplomatique classique. Sécurité méditerranéenne, immigration, lutte antiterroriste, narcotrafic, coopération judiciaire, diaspora, économie énergétique : les interdépendances restent considérables entre les deux rives. « Plusieurs millions de personnes sont concernées des deux côtés de la Méditerranée », a rappelé le ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez.

DZ Mafia : la coopération sécuritaire revient au centre

Au cœur des discussions figure notamment la lutte contre la DZ Mafia, devenue l’un des principaux réseaux criminels liés au narcotrafic entre Marseille et l’Afrique du Nord. Paris souhaite obtenir davantage de coopération judiciaire concernant plusieurs figures du réseau réfugiées en Algérie. La présence exceptionnelle du procureur national financier et de magistrats spécialisés dans la criminalité organisée illustre l’importance accordée à ce dossier. Pour les autorités françaises, la dégradation diplomatique des derniers mois avait considérablement freiné les extraditions ; les échanges judiciaires ; les enquêtes transnationales ; et la coopération sécuritaire. Le réchauffement actuel vise donc aussi à restaurer des mécanismes opérationnels devenus essentiels face à l’explosion du narcotrafic en Méditerranée occidentale.

Christophe Gleizes : un dossier hautement sensible

Le cas du journaliste français, Christophe Gleizes, a également occupé une place centrale dans les échanges. Condamné à sept ans de prison pour « apologie du terrorisme » après un reportage réalisé en Algérie, son dossier est devenu un sujet diplomatique majeur pour Paris. La récente visite consulaire accordée au journaliste est perçue comme un signal d’ouverture des autorités algériennes. En coulisses, plusieurs sources françaises évoquent désormais l’hypothèse d’une grâce présidentielle, facilitée par le retour progressif du dialogue bilatéral.

Mémoire coloniale : le dossier qui ne disparaît jamais

Autre sujet stratégique : les questions mémorielles. La présence du procureur national financier français dans la délégation traduit la volonté d’aborder certains dossiers sensibles liés aux biens acquis durant la période coloniale. Même lorsque les tensions sécuritaires dominent l’actualité, la mémoire reste un facteur structurant des relations franco-algériennes. Depuis plusieurs années, Alger réclame davantage de reconnaissance historique ; la restitution d’archives ; la récupération de certains biens historiques ; et une évolution du discours français sur la colonisation. De son côté, Paris tente d’éviter que la relation bilatérale ne reste prisonnière du seul contentieux mémoriel.

Emmanuel Macron change de méthode face à Alger

Cette phase de détente confirme aussi l’évolution de la stratégie d’Emmanuel Macron. Après les tensions provoquées par plusieurs déclarations françaises et les approches plus offensives défendues par une partie de la droite française, l’Élysée semble désormais privilégier le dialogue discret ; les canaux techniques ; les coopérations sectorielles ; et la diplomatie bilatérale de long terme. La phrase du président français dénonçant « les mabouls qui veulent se fâcher avec l’Algérie » traduisait déjà cette volonté de rupture avec les logiques d’escalade permanente. En toile de fond, Paris sait que la stabilité de sa relation avec Alger reste un enjeu stratégique majeur pour la sécurité méditerranéenne ; les flux migratoires ; les équilibres énergétiques ; mais aussi pour sa propre politique intérieure.

Une relation toujours fragile

Malgré les signes d’apaisement, les fragilités persistent. Les désaccords demeurent nombreux : expulsions de ressortissants ; mémoire coloniale ; liberté de la presse ; influence régionale ; Sahara occidental ; et coopération sécuritaire. Mais les deux États semblent désormais conscients d’une réalité : la confrontation permanente produit davantage de blocages que de résultats. Le déplacement de Gérald Darmanin illustre donc moins une normalisation complète qu’un retour calculé au dialogue stratégique. Entre Paris et Alger, la relation reste complexe, émotionnelle, parfois conflictuelle. Mais elle demeure incontournable.

 

 

Noël Ndong

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