Afrique–États-Unis : l’immigration devient un nouvel instrument de négociation

Dimanche 21 Juin 2026 - 15:24

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Derrière le slogan « America First », officiellement présenté comme une stratégie fondée sur le commerce plutôt que sur l’aide, se dessine une approche où la question migratoire occupe désormais une place centrale dans les relations entre Washington et les États africains.

L’administration américaine affirme vouloir bâtir un partenariat davantage orienté vers les investissements, l’accès aux ressources stratégiques, notamment les terres rares, la coopération sécuritaire et la résolution de certains conflits. Mais dans les faits, l’immigration apparaît comme l’un des principaux marqueurs de la nouvelle politique africaine de Washington. Depuis le début de cette année, plusieurs pays africains ont été confrontés à un durcissement spectaculaire des conditions d’entrée aux États-Unis. Suspension de visas pour certains États, restrictions renforcées pour d’autres, augmentation des expulsions : la Maison-Blanche a clairement choisi de faire de la maîtrise des flux migratoires une priorité diplomatique. Cette orientation crée un paradoxe. Alors même que Washington cherche à renforcer ses échanges économiques avec l’Afrique, les mesures adoptées touchent souvent les étudiants, les entrepreneurs, les chercheurs et les hommes d’affaires qui constituent précisément les acteurs des futures relations économiques entre les deux rives de l’Atlantique.

Mais la dimension la plus sensible concerne les accords conclus avec plusieurs États africains pour accueillir des ressortissants expulsés des États-Unis, y compris lorsqu’ils ne possèdent aucun lien avec le pays de destination. Le Rwanda, l’Ouganda, le Ghana, le Cameroun, la République démocratique du Congo, le Soudan du Sud ou encore l’Eswatini figurent parmi les pays cités comme partenaires potentiels de cette stratégie. Pour Washington, il s’agit de trouver des solutions logistiques permettant d’accélérer les expulsions. Pour certains gouvernements africains, ces accords peuvent représenter une source supplémentaire d’assistance financière ou un moyen de consolider leurs relations avec la première puissance mondiale. Cependant, cette politique soulève de nombreuses interrogations. La première concerne l’image du continent. Plusieurs observateurs africains dénoncent le risque de voir l’Afrique transformée en zone de relocalisation migratoire pour des personnes dont les pays d’origine se situent parfois à des milliers de kilomètres du continent. Une telle perception pourrait fragiliser les efforts engagés par plusieurs gouvernements pour améliorer leur attractivité économique et leur positionnement international. La seconde question est celle de la souveraineté. En acceptant d’accueillir des ressortissants étrangers expulsés par Washington, certains États africains prennent le risque d’importer des problématiques migratoires qui ne relèvent pas directement de leurs responsabilités nationales.

Les opinions publiques locales pourraient également percevoir ces accords comme une concession excessive aux intérêts américains. Au-delà de ces considérations politiques, les enjeux juridiques demeurent importants. Plusieurs organisations de défense des droits humains s’inquiètent du sort réservé aux personnes expulsées vers des pays où elles ne disposent ni de famille ni de réseau social, ni de garanties suffisantes concernant leur protection juridique. Les critiques évoquent également le risque de réexpulsions ultérieures vers des pays où les personnes concernées pourraient être exposées à des persécutions ou à des traitements inhumains. Cette évolution illustre plus largement la transformation des relations entre l’Afrique et les grandes puissances. Longtemps centrée sur l’aide au développement, la coopération occidentale s’articule désormais autour de nouveaux enjeux : sécurité, contrôle migratoire, accès aux ressources critiques et rivalités géopolitiques avec la Chine ou la Russie. Pour les dirigeants africains, le défi consiste à préserver leurs intérêts stratégiques tout en évitant que le continent ne devienne un simple espace de sous-traitance des politiques migratoires des puissances du Nord. L’Afrique dispose aujourd’hui d’un poids démographique, économique et diplomatique croissant.

Cette montée en puissance lui offre davantage de marges de négociation qu’auparavant. Reste à savoir si les gouvernements concernés utiliseront cette influence pour définir des partenariats équilibrés ou s’ils accepteront de jouer un rôle périphérique dans une stratégie conçue avant tout à Washington. Car au-delà des expulsions elles-mêmes, c’est une question plus fondamentale qui se pose : celle de la place que l’Afrique entend occuper dans le nouvel ordre international en construction.

Noël Ndong

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