Numérique : les tuyaux ont gagné du terrain, l'usage cherche encore le sien

Vendredi 14 Août 2026 - 18:30

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Deux câbles sous-marins, un backbone national en service, une agence dédiée à l'économie numérique et un régulateur qui publie ses chiffres trimestre après trimestre : à mi-parcours du Programme national de développement 2022-2026, le Congo a construit l'ossature d'un pays connecté. Reste à savoir ce que les citoyens en font.

Le pari était clair dès le lancement de la stratégie Congo Digital, puis du Plan national de développement 2022-2026 : faire du numérique un axe de diversification économique. À mi-parcours, le bilan est contrasté. Sur le terrain des infrastructures, la promesse est largement tenue ; sur celui des usages, qui doivent lui donner sa pleine valeur économique, le chemin reste, lui, largement à parcourir.

Une infrastructure conquise, un édifice institutionnel étoffé

Le pays dispose d'un accès international redondant à la bande passante mondiale, avec le West Africa Cable System, raccordé depuis 2012 via la station d'atterrage de Matombi que gère Congo Telecom, et le câble 2Africa depuis août 2023, qui apporte de la redondance à une infrastructure jusque-là unique. Un nouveau backbone national reliant Matombi, Pointe-Noire et Brazzaville a été, par ailleurs, financé par plusieurs opérateurs, dont Congo Câbles, Airtel Congo, Congo Telecom et Silicone Connect, autour du data center de l'Agence de régulation des postes et des communication électroniques (ARPCE) à Pointe-Noire.

Congo Telecom, opérateur historique détenu à 100 % par l'État, gère aussi depuis 2017 le câble sous-fluvial reliant Brazzaville à Kinshasa et porte, côté congolais, le projet régional Central african backbone, qui connecte le pays au Gabon depuis 2018 et à la Centrafrique depuis 2022, la liaison vers le Cameroun restant est en cours de réalisation. Reçu le 10 août au siège de l'entreprise, le ministre des Postes, des Télécommunications et de l'Économie numérique, Frédéric Malik Nguema Nzé, en est reparti convaincu du sérieux de l'opérateur, dont l'enjeu affiché n'est plus d'étendre une couverture déjà réelle, mais d'en garantir la continuité. Signe que cette infrastructure est désormais un actif stratégique à part entière, la Banque mondiale accompagne depuis avril 2026 l'élaboration d'une cartographie des infrastructures numériques critiques du pays face aux risques climatiques.

Autour de cette infrastructure s'est construit, en quelques années, un véritable écosystème institutionnel. À l'ARPCE, autorité de régulation, s'est ajoutée en 2022 l'Agence de développement de l'économie numérique, créée par la loi n° 69-2022 et désormais maître d'ouvrage délégué de l'ensemble des projets numériques de l'État. Parmi ses chantiers figure le projet e-Gouv, engagé dès 2023 dans le sillage du Projet d'accélération de la transformation numérique, et dont les ateliers techniques de février dernier n'ont posé que les dernières bases méthodologiques. Trois ans après ses premiers pas, ce chantier a des allures de serpent de mer, et la dématérialisation effective des services publics reste largement à venir. À ces deux agences s'ajoutent l'Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information, chargée de la cybersécurité, et le Guichet unique des opérations transfrontalières, autorité de certification racine de l'État pour la signature électronique depuis 2014. L'architecture est complète sur le papier ; sa mise en cohérence opérationnelle reste un travail que les prochaines années devront consolider.

Les usages, une mutation plus qu'un recul

C'est là que le tableau se nuance. Au deuxième trimestre 2025, le parc mobile actif recule légèrement sur un an, pour un taux de pénétration qui dépasse néanmoins 91 % de la population, et le revenu du marché se contracte dans des proportions comparables. L'ARPCE elle-même parle d'un marché qui entre dans une phase de maturité, après plusieurs années d'expansion rapide. Le trafic SMS chute nettement, une baisse que le régulateur attribue à la montée en puissance des applications de messagerie par Internet. Dans le même temps, le volume de données consommées explose, en hausse de plus de 40 % sur un an, et l'Internet mobile rassemble désormais plusieurs millions d'abonnés pour un revenu qui, lui, continue de progresser. Le marché ne recule donc pas : il migre, des services vocaux et SMS facturés à l'unité vers une consommation de données qui échappe largement aux revenus traditionnels des opérateurs nationaux. Reste une question que ce dossier ne tranchera pas seul : cette bascule profite-t-elle en priorité aux contenus et services numériques congolais, ou se traduit-elle surtout par une consommation accrue de plateformes étrangères ?

Sur l'Internet fixe et résidentiel, en revanche, l'ARPCE ne publie à ce jour aucun observatoire chiffré équivalent à celui du mobile : la mesure des usages numériques congolais reste, pour l'essentiel, une mesure du mobile. C'est un angle mort statistique qui mérite d'être signalé au même titre que les chiffres eux-mêmes, tant la connexion à domicile, par fibre ou par ADSL, porte des usages différents de la connexion mobile, télétravail, streaming ou administration en ligne. Cet écart se lit aussi dans les données démographiques : le cinquième recensement général de la population, conduit en décembre 2023, a établi que 76 % des Congolais ont moins de 35 ans, un vivier considérable pour l'économie numérique, à condition que cette jeunesse nombreuse et connectée trouve, derrière l'écran, des compétences à développer et des emplois à occuper, un chômage des jeunes que plusieurs enquêtes continuent de qualifier de préoccupant, sans toujours s'accorder sur son ampleur exacte.

L'argent du secteur et la diplomatie numérique

La loi de finances 2026 éclaire une autre dimension du secteur : la manière dont l'État finance ses ambitions numériques. Le texte affecte une part de la redevance informatique à plusieurs fonds sectoriels, routiers et d'assainissement urbain notamment, un choix budgétaire qui mérite d'être expliqué au lecteur plutôt que passé sous silence. Depuis le 1er juin 2026, une nouvelle taxe s'applique, par ailleurs, aux importateurs de terminaux à carte SIM, présentée par le directeur général de l'ADEN comme un investissement destiné à financer infrastructures, connectivité et modernisation de l'administration. Le débat sur la fiscalité numérique n'est pas propre au Congo : en République démocratique du Congo voisine, une réforme comparable a suscité en juillet dernier les réserves publiques d'organisations patronales, inquiètes de son impact sur les jeunes entreprises technologiques. Sur l'affectation de ces ressources, la Déclaration d'Abuja sur la connectivité significative, adoptée en juillet par les États membres de l'Union africaine des télécommunications, donne des pistes qui font consensus dans le secteur : accessibilité tarifaire, formation numérique, contenus locaux, extension de la connectivité vers les zones rurales, autant de priorités qui permettraient de relier une fiscalité numérique en expansion aux usages qui peinent encore à suivre l'infrastructure déployée.

Le Congo ne construit d'ailleurs pas son numérique en vase clos. Sa participation, en juillet 2026, à la World Artificial Intelligence Conference de Shanghai s'inscrit dans la continuité du Plan national de développement et de la stratégie Congo Digital. Le pays a porté, en outre, depuis mai 2025, la candidature de l'ingénieur Luc Missidimbazi au secrétariat général de l'Union africaine des télécommunications, face à des candidats Sud-Africain, Zambien, tunisien et Camerounais. C'est finalement le Zambien Kezias Kazuba Mwale qui a été élu, fin juillet à Abuja, mais le Congo n'en ressort pas les mains vides : le pays a été reconduit au Conseil d'administration de l'Union africaine des télécommunications au titre de l'Afrique centrale, ce qui lui garantit une voix dans le pilotage de l'institution. Cette diplomatie numérique, portée conjointement par l'ensemble des institutions congolaises du secteur, complète utilement l'effort national : elle permet au pays de mutualiser des infrastructures avec ses voisins et de peser, à sa mesure, dans les discussions qui façonneront demain les règles du numérique africain.

Quentin Loubou

Légendes et crédits photo : 

1- Denis Sassou N'Guesso connecte le Congo au câble 2africa à Pointe-Noire 2- Le ministre de tutelle et le directeur général de l'ARPCE après une séance de travail

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