Ormuz : l’Afrique paie le prix d’une guerre qui n’est pas la sienneDimanche 30 Août 2026 - 17:09 Pétrole, engrais, inflation et chaînes d’approvisionnement : le bras de fer autour du détroit d’Ormuz révèle la vulnérabilité stratégique du continent africain et relance l’urgence d’une véritable souveraineté économique. Depuis bientôt six mois, le détroit d’Ormuz, par lequel transite normalement environ un cinquième du pétrole mondial, est pris dans les turbulences de la guerre au Moyen-Orient. Pour l’Afrique, qui dépend largement des importations d’hydrocarbures, d’engrais et de nombreux produits stratégiques, cette crise est bien plus qu’un lointain conflit géopolitique. Elle constitue un test grandeur nature de la vulnérabilité économique du continent. La hausse des prix du carburant se répercute immédiatement sur les transports, l’électricité, la production industrielle et le coût de la vie. La perturbation des approvisionnements en engrais provenant du Golfe menace directement les agricultures africaines. Or une augmentation du coût des intrants signifie, tôt ou tard, une augmentation du prix des denrées alimentaires. Le paradoxe est brutal : l’Afrique possède une grande partie des ressources énergétiques et minières dont le monde a besoin, mais reste extrêmement exposée aux ruptures de chaînes d’approvisionnement extérieures. Une Afrique diplomatiquement prudente Face au conflit, les capitales africaines marchent sur une ligne de crête. La plupart souhaitent la fin des hostilités et la sécurisation du trafic maritime, mais rares sont les gouvernements prêts à désigner publiquement les responsabilités politiques du conflit. La crainte de froisser Washington, Israël ou les monarchies du Golfe pèse manifestement sur la diplomatie africaine. Cette prudence révèle une faiblesse plus profonde : l’Afrique ne dispose toujours pas d’une voix géopolitique suffisamment unifiée pour défendre collectivement ses intérêts économiques. L’Union africaine aurait pourtant intérêt à porter un message clair : la sécurité des routes maritimes internationales n’est pas seulement une question militaire. Elle concerne directement la sécurité alimentaire, énergétique et économique de centaines de millions d’Africains. Mais les divisions entre États limitent encore la capacité de l’organisation continentale à parler d’une seule voix sur les grandes crises internationales. Leçons contrastées : le Kenya, l’Éthiopie et le Nigeria La crise révèle également des différences considérables entre économies africaines. Le Kenya semble mieux résister aux perturbations, grâce précisément à la continuité de ses approvisionnements, même à un coût supérieur. L’Éthiopie, en revanche, a dû hiérarchiser la distribution du carburant, en donnant priorité aux services de sécurité, aux transports publics et à l’agriculture. Le Nigeria pourrait, lui, transformer la crise en opportunité. La montée en puissance de la raffinerie Dangote démontre qu’un pays producteur de pétrole peut réduire sa vulnérabilité en développant ses capacités nationales de raffinage. Le Nigeria ne doit plus seulement exporter du brut pour ensuite importer des produits raffinés à prix élevé. Produire, raffiner et distribuer sur place : voilà le véritable enjeu. La crise donne raison à la Zlécaf Il existe enfin une leçon stratégique majeure. Lorsque les routes commerciales mondiales sont perturbées, les économies les plus vulnérables sont celles qui dépendent excessivement de fournisseurs, de monnaies et de marchés extérieurs. La Zone de libre-échange continentale africaine (Zlécaf) ne constitue donc pas seulement un projet commercial. Elle peut devenir un instrument de résilience géoéconomique. Développer les échanges intra-africains, transformer les matières premières sur place, produire davantage d’engrais, renforcer les capacités de raffinage, améliorer les infrastructures régionales et sécuriser les corridors : autant de réponses possibles aux prochaines crises. Car Ormuz pose finalement une question qui dépasse le Moyen-Orient : combien de temps encore l’Afrique acceptera-t-elle que sa stabilité économique dépende d’événements sur lesquels elle n’a pratiquement aucune prise ? La souveraineté africaine ne se proclamera pas dans les discours. Elle se construira dans les raffineries, les usines d’engrais, les corridors régionaux, les marchés et les chaînes de valeur continentales.
Noël Ndong Notification:Non |











