Pipeline Tchad-Cameroun : une rente à deux, une leçon pour la Cémac

Lundi 31 Août 2026 - 21:32

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222,2 milliards FCFA encaissés par Yaoundé en six ans : derrière cette manne financière se dessine surtout un modèle de coopération stratégique dont l’Afrique centrale pourrait tirer davantage parti.

Le pipeline Tchad-Cameroun est bien plus qu'un oléoduc. Depuis sa mise en service en 2003, il constitue l'une des infrastructures économiques les plus stratégiques d'Afrique centrale: le pétrole tchadien traverse le territoire camerounais avant d'être exporté depuis Kribi. Entre 2020 et 2025, le Cameroun a ainsi encaissé 222,2 milliards FCFA de droits de transit, soit environ 37 milliards par an. À fin mai dernier, 15,1 milliards supplémentaires avaient déjà été perçus. Pour Yaoundé, le premier gain est naturellement financier. Mais il est aussi géopolitique.

Ce que gagne le Cameroun

Le Cameroun transforme sa position géographique en rente stratégique. Le pays ne produit pas le pétrole tchadien, mais il contrôle une partie essentielle de son accès au marché mondial. Cette situation procure à Yaoundé une source régulière de recettes, mais aussi un levier dans ses relations avec N'Djamena. Le pipeline renforce parallèlement la vocation de plateforme logistique régionale du Cameroun, notamment avec Kribi, et consolide son rôle de porte d'accès à l'Atlantique pour les économies enclavées d'Afrique centrale. Mais Yaoundé pourrait chercher davantage. Le tarif actuel de 1,321 dollar par baril et la révision prévue depuis octobre 2023 posent la question du partage de la valeur. Une renégociation intelligente ne devrait toutefois pas être conçue comme une confrontation avec le Tchad, mais comme une modernisation d'un partenariat devenu indispensable aux deux pays.

Ce que gagne le Tchad

Pour N'Djamena, l'avantage est encore plus fondamental : l'accès à la mer. Le Tchad est un pays enclavé. Le pipeline lui offre une voie d'exportation relativement sûre et structurée vers le terminal maritime de Kribi. Sans cette infrastructure, le coût logistique de l'exportation serait considérablement plus élevé et la compétitivité du pétrole tchadien davantage exposée. Le Tchad bénéficie donc du Cameroun comme corridor énergétique, mais aussi comme partenaire stratégique. Cette interdépendance constitue une forme de garantie économique mutuelle : le Cameroun a intérêt à la prospérité du secteur pétrolier tchadien, tandis que le Tchad a intérêt à la stabilité du corridor camerounais.

Une interdépendance plutôt qu'une dépendance

C'est précisément là que réside la principale leçon. Le pipeline démontre qu'en Afrique centrale, l'intégration peut commencer par les infrastructures avant de devenir politique et institutionnelle. Un pays dispose des ressources. Un autre possède l'accès à la mer. Le premier finance le transit. Le second monétise sa position géographique. Les deux gagnent. C'est l'un des rares exemples où les intérêts nationaux peuvent converger avec une logique régionale.

La leçon pour la Cémac

La Communauté économique et monétaire de l' Afrique centrale (Cémac) pourrait s'inspirer de ce modèle pour bâtir de véritables corridors économiques intégrés. Pétrole, gaz, électricité, minerais, agriculture, transport routier, ferroviaire et numérique devraient être pensés à l'échelle régionale. Le principe pourrait être simple : un pays possède la ressource, un autre le corridor, un troisième le marché : pourquoi ne pas organiser leur complémentarité plutôt que leur concurrence ? Le Cameroun pourrait ainsi devenir le principal hub maritime et logistique de la Cémac, tandis que le Tchad et la République centrafricaine pourraient bénéficier de corridors sécurisés vers l'Atlantique. Mais cela suppose une condition : la confiance.

De l'oléoduc au corridor de développement

Le prochain défi consiste à transformer la rente de transit en développement. Les 222,2 milliards encaissés par le Cameroun ne doivent pas seulement alimenter le budget général. Une partie des retombées pourrait contribuer à renforcer les infrastructures traversées par le corridor : routes, sécurité, maintenance, environnement, formation et activités économiques locales. De même, le Tchad devrait utiliser les revenus pétroliers pour diversifier son économie et réduire progressivement sa vulnérabilité aux hydrocarbures. L'enjeu est donc de passer du corridor pétrolier au corridor économique.

Un avertissement pour demain

Cette coopération comporte aussi des risques. Vieillissement des infrastructures, évolution des champs pétroliers, volatilité des cours, transition énergétique, insécurité régionale : aucun des deux États ne peut considérer le pipeline comme une rente éternelle. La Cémac doit donc anticiper. Le véritable enseignement du pipeline Tchad-Cameroun est finalement moins le montant des droits de transit que la puissance économique de l'interdépendance organisée. Pour le Cameroun, le pipeline est une rente. Pour le Tchad, c'est une porte vers le monde. Pour la Cémac, il pourrait devenir le prototype d'une nouvelle politique des corridors, dans laquelle les infrastructures cesseraient d'être seulement des ouvrages nationaux pour devenir les artères d'un marché régional intégré.

Le pétrole a créé le corridor. À l'Afrique centrale maintenant de créer autour de lui une véritable économie.

 

Noël Ndong

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