Tchad-Cameroun : l’électricité, nouveau test de l’interdépendance régionale

Mardi 8 Septembre 2026 - 16:55

Abonnez-vous

  • Augmenter
  • Normal

Current Size: 100%

Version imprimable

Le projet d’importation de 100 MW depuis le Cameroun pourrait renforcer la sécurité électrique du Tchad. Mais il ne faut pas encore parler de « surplus camerounais » garanti ni d'une baisse automatique des coûts. L'enjeu est plus complexe : construire une interconnexion capable de fonctionner durablement malgré les contraintes des deux systèmes électriques.

Le Tchad avance dans son projet d'interconnexion avec le Cameroun. L'objectif affiché est de permettre l'importation de 100 MW d'électricité camerounaise, à travers de nouvelles infrastructures de transport et de transformation. Le projet s'inscrit dans une ambition plus large : rapprocher deux systèmes électriques qui présentent des caractéristiques très différentes et faire de l'énergie un nouvel élément structurant de la relation entre Yaoundé et N'Djamena. Mais il faut rester prudent. Une capacité installée de production ne signifie pas automatiquement une capacité exportable disponible à tout moment.

Le Cameroun : un potentiel réel, mais pas un excédent illimité

Le Cameroun dispose d'un avantage évident : son potentiel hydroélectrique et plusieurs infrastructures importantes. La centrale de Nachtigal, pleinement mise en service en 2025, dispose d'une puissance installée de 420 MW. Elle est devenue la plus importante centrale électrique du pays et injecte son énergie dans le réseau interconnecté Sud. Cette nouvelle capacité améliore indéniablement les perspectives du système camerounais. Mais elle ne signifie pas que 420 MW supplémentaires constituent en permanence une réserve disponible pour l'exportation. La production hydroélectrique dépend notamment des conditions hydrologiques. Les données de régulation montrent également que la disponibilité des différentes centrales varie selon les périodes, les opérations de maintenance et les conditions du réseau. Le Cameroun doit donc d'abord satisfaire sa propre demande, en croissance, avant de pouvoir sécuriser durablement des exportations. L'intérêt du projet n'est donc pas seulement de vendre une électricité « excédentaire », mais de mieux valoriser une capacité de production qui doit être accompagnée par des investissements dans le transport et la stabilité du réseau.

Pour le Tchad : une diversification bienvenue

Pour N'Djamena, l'intérêt est différent. Le recours à l'électricité camerounaise pourrait contribuer à diversifier les sources d'approvisionnement et à réduire la place des solutions thermiques là où l'électricité importée est techniquement et économiquement compétitive. Mais là encore, il serait excessif d'affirmer que l'importation entraînera automatiquement une baisse des coûts. Le résultat dépendra du prix contractuel de l'électricité, du coût du transport, des pertes sur le réseau, de la disponibilité effective de l'énergie et des investissements nécessaires à l'interconnexion. L'intérêt principal est donc d'abord celui de la sécurité énergétique. Pour une économie enclavée, disposer d'une deuxième source structurée d'approvisionnement peut également réduire certaines vulnérabilités du système national.

Une dépendance dans les deux sens

Le projet crée cependant une nouvelle forme d'interdépendance. Le Tchad dépendra davantage d'une infrastructure et d'une capacité de production situées en partie hors de son territoire. Mais le Cameroun devra lui aussi garantir une fourniture compatible avec les engagements contractuels, alors que son propre réseau doit absorber une demande intérieure croissante. La relation ne sera donc pas celle d'un simple fournisseur face à un client captif. Elle devra reposer sur des mécanismes précis : garanties de disponibilité, tarifs, gestion des pointes, maintenance, règlement des factures, arbitrage des différends et règles en cas de déficit de production. C'est dans ces détails techniques que se jouera la solidité du partenariat.

Le vrai défi : le réseau

L'une des leçons importantes du projet est que l'Afrique centrale ne souffre pas uniquement d'un manque de capacités de production. Elle souffre également d'un déficit d'interconnexion. Construire une centrale ne suffit pas. Il faut pouvoir transporter l'électricité jusqu'aux consommateurs, équilibrer les réseaux et assurer la continuité du service. Le projet d'interconnexion Tchad-Cameroun, notamment en 225 kV, participe précisément à cette transformation. Le Pool énergétique de l'Afrique centrale identifie d'ailleurs l'interconnexion Cameroun-Tchad parmi les projets structurants de son portefeuille.

Une leçon pour la Cémac

Cette expérience pourrait dépasser la relation bilatérale. L'Afrique centrale possède des ressources énergétiques très inégalement réparties. Certains pays disposent d'un potentiel hydroélectrique important, d'autres de gaz, de pétrole ou de capacités thermiques, tandis que plusieurs marchés restent confrontés à des déficits de production et d'accès. L'interconnexion permettrait de transformer cette diversité en complémentarité. Mais cela suppose de ne pas confondre potentiel régional et énergie réellement disponible. La Cémac devra construire des règles communes, des mécanismes de paiement fiables, des tarifs transparents et des capacités de transport suffisantes.

De la capacité installée à la puissance régionale

Le Cameroun peut progressivement devenir un fournisseur régional d'électricité. Mais cette ambition dépendra moins du nombre de mégawatts installés que de la capacité à produire régulièrement, transporter efficacement et honorer les contrats d'exportation tout en répondant à la demande nationale. Le Tchad, de son côté, peut utiliser l'importation comme un instrument de diversification, sans renoncer pour autant au développement de ses propres capacités. C'est cette complémentarité qui donne au projet sa portée géopolitique. Le pétrole avait relié le Tchad au Cameroun par un corridor d'exportation. L'électricité peut désormais les relier par un réseau. Mais un réseau n'est puissant que lorsqu'il est fiable. La véritable réussite du projet ne sera donc pas simplement de faire circuler les premiers 100 MW. Elle sera de démontrer que deux États d'Afrique centrale peuvent partager durablement une infrastructure stratégique, sécuriser leurs intérêts respectifs et transformer une interdépendance technique en intégration économique. C'est peut-être là la véritable leçon pour la Cémac : l'intégration énergétique ne commence pas avec les grands discours sur l'unité régionale. Elle commence lorsque les réseaux nationaux deviennent suffisamment complémentaires pour que chacun ait intérêt à la réussite de l'autre.

Noël Ndong

Notification: 

Non