Interview : Dominique Tchimbakala : « La désinformation est une menace existentielle pour nos sociétés »Lundi 14 Septembre 2026 - 17:00 Face à la montée des fausses informations, amplifiée par les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle, la journaliste Dominique Tchimbakala appelle à une prise de conscience collective. Dans son ouvrage « Le virus invisible – Essai sur la désinformation en Afrique », elle analyse les mécanismes de la désinformation et alerte sur ses conséquences pour les sociétés africaines, les médias et les libertés individuelles.
Dominique Tchimbakala (D.T.) : Ce constat a été fait à la suite de plusieurs discussions avec des amis, avec de la famille, et puis aussi en regardant l’actualité, puisque moi, mon métier, c’est de raconter l’actualité et de me rendre compte de ce qui se passe dans les différents pays du monde. Et je me suis rendu compte que la désinformation gagnait du terrain auprès de chacun, de plus en plus, que les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle ne faisaient que rendre les tentatives de désinformation encore plus sophistiquées. Les discussions que j’avais à petite échelle avec des personnes que je connaissais, c’était bien, mais peut-être fallait-il que je prenne la plume pour parler au plus grand nombre et expliquer pourquoi c’est un tel fléau, pourquoi ce n’est pas juste une nuisance, mais qu’elle détruit à la fois nos pays, nos sociétés, notre continent, et qu’elle menace aussi ce que nous avons de plus cher, notre liberté, ainsi que l’un de nos droits fondamentaux, à savoir notre droit à ne pas être manipulé. L.D.B. : Vous affirmez que l’avenir du continent se joue aussi dans le flux des fils d’actualité. Pensez-vous que les gouvernants et les journalistes africains prennent la mesure de ce qui se joue actuellement ? D.T. : Non, je ne suis pas certaine que la mesure soit bien prise sur le continent africain, et c’est aussi l’ambition de ce livre que de tirer la sonnette d’alarme pour bien expliquer, avec force exemples, pourquoi la désinformation est une menace existentielle pour nos sociétés, pour la qualité du lien social, pour notre souveraineté et pour nos libertés individuelles. Le livre a donc l’ambition d’alerter, bien sûr, les gouvernants au plus haut niveau, dans chaque pays, mais aussi à l’échelle du continent, et également le grand public. Parce que même si la désinformation est un fléau, nous avons chacun un rôle à jouer et nous ne sommes pas sans ressources. L.D.B. : Face au manque de confiance entre le public africain et les médias, comment les journalistes peuvent-ils mieux faire comprendre leur travail et contribuer à l’appropriation du narratif africain ? D.T. : Alors, il y a deux choses. Une nécessaire remise en question de la part des journalistes et des médias, parce qu’il est vrai que certains journalistes se sont mués aussi en communicants. Et le public le voit. C’est aussi cela qui nourrit la défiance contre la presse. Donc, il y a une nécessaire remise en question dans notre profession, quels que soient les pays et les continents, parce que c’est une donnée générale. Ensuite, une fois que cette remise en question est faite, et à mon avis, c’est sans doute le premier pas, il faut aussi expliquer comment nous faisons notre métier, quelles sont les règles d’exercice de notre profession et pourquoi, parfois, certains choix éditoriaux ne sont pas compris. Je crois qu’en tant que journalistes, nous ne devons pas nous enfermer dans une espèce de tour d’ivoire, en nous disant que c’est notre métier, que nous le connaissons et que nous n’avons rien à expliquer à personne. Je crois qu’il faut dépasser cela. Il faut faire notre métier, mais dans le même temps, expliquer à notre public, parce que nous le devons et parce que c’est avec lui, encore une fois, que nous avons un contrat de confiance, comment nous exerçons notre métier et quelles en sont les règles, pour pouvoir restaurer la confiance. L.D.B. : La désinformation se joue aussi sur le terrain économique. Au Congo, le modèle économique des médias reste fragile. Quelles réformes permettraient, selon vous, de renforcer leur viabilité et leur indépendance ? D.T. : Je crois que c’est aux journalistes, au Congo et sur le continent, à ceux qui sont vraiment sur le terrain, d’expliquer quelles sont leurs difficultés, leurs défis, de se mettre ensemble et de réfléchir pour inventer des solutions. Mais tout ce que je peux dire, c’est qu’il faut sans doute qu’il y ait des sortes d’assises du journalisme. Nous avons trop pris l’habitude de travailler en silo. Il y a des journalistes congolais qui ont parfois, et souvent, les mêmes défis et les mêmes difficultés que des journalistes gabonais, camerounais, ivoiriens ou sénégalais. Donc, je crois qu’il est important de créer des fraternités, des sororités, des confraternités pour pouvoir réfléchir ensemble aux défis du journalisme aujourd’hui et inventer des solutions. L.D.B. : Pensez-vous que l’Afrique a, en termes de technologies, les armes nécessaires pour lutter contre la désinformation ? D.T. : Il me semble qu’aujourd’hui, les armes ne sont pas encore suffisantes, parce que nous ne nous rendons pas toujours compte de ce que nous consommons et du degré de toxicité de ce que nous consommons sur les réseaux sociaux. On les regarde, elles nous font rire, elles nous émeuvent, elles nous mettent en colère, elles nous indignent. On ne réfléchit pas beaucoup là-dessus. Est-ce que ce serait différent si on avait nos propres réseaux sociaux ? Je n’en suis pas sûre, parce que les Américains, les Français, les Occidentaux en tout cas, sont aussi victimes de ces réseaux sociaux qui ont pourtant été construits par des entreprises occidentales. Donc, je ne suis pas certaine que ce serait mieux si nous avions nos propres outils. Ça pourrait régler d’autres problèmes, mais ça ne réglerait pas le problème fondamental de la toxicité des réseaux sociaux et du modèle économique des réseaux sociaux, qui fait que la désinformation est promue par les réseaux sociaux. En revanche, ce que je crois, c’est que si on est éveillé, si on comprend comment tout cela fonctionne et de quelle manière nous pouvons être manipulés par les algorithmes, de façon quasiment automatique, alors là, nous avons récupéré de l’esprit critique, de la liberté cognitive et, au fond, une capacité à nous autodéterminer. Propos recueillis par Durly Emilia Gankama Légendes et crédits photo :Dominique Tchimbakala lors de la dédicace du livre Notification:Non |


Les Dépêches de Brazzaville (L.D.B.) : « La désinformation n’est pas une simple nuisance, c’est un poison mortel », c’est ce que nous pouvons lire à la quatrième de couverture de votre ouvrage. À quel moment ce constat a-t-il été fait ?








