Cheikh Hamidou Kane : l’autre bataille de l’Afrique, celle des récitsMardi 6 Octobre 2026 - 20:57 Mort à Dakar à 98 ans, l’auteur de L’Aventure ambiguë laisse une œuvre qui dépasse la littérature. En 1961, au moment où les indépendances redessinaient l’Afrique, il posait déjà la question qui revient aujourd’hui au cœur du débat continental : comment entrer dans la modernité sans abandonner la maîtrise de son identité et de son destin ? La disparition de Cheikh Hamidou Kane, le 3 octobre 2026, à Dakar referme une page de l’histoire intellectuelle africaine. Mais elle rouvre surtout une question que son œuvre n’a jamais cessé de poser. Né en 1928 à Matam, dans le nord du Sénégal, formé à l’école coranique puis à l’école française, haut fonctionnaire, ancien ministre du Plan et de la Coopération et responsable dans les organisations internationales, Kane appartenait à cette génération d’Africains confrontés à une double exigence : assimiler les instruments intellectuels et administratifs hérités de la colonisation tout en préservant une autonomie de pensée. Son œuvre majeure, L’Aventure ambiguë, publiée en 1961, cristallise ce dilemme. À travers Samba Diallo, Kane raconte moins un affrontement entre l’Afrique et l’Occident qu’une confrontation intérieure. Que devient une société lorsqu’elle adopte les savoirs, les méthodes et les catégories de pensée d’un autre monde ? Que gagne-t-elle en efficacité, en connaissance et en ouverture ? Et que risque-t-elle de perdre de ses repères, de sa mémoire et de sa conception du monde ? C’est cette ambiguïté qui donne au roman sa puissance durable. Kane n’était ni dans le rejet de l’Occident ni dans sa glorification. Il interrogeait le prix intellectuel de la modernisation. Une nuance essentielle à l’heure où le continent connaît une nouvelle vague de revendications autour de la souveraineté. Les débats contemporains sur les langues africaines, les programmes scolaires, la production des savoirs, la restitution des œuvres d’art, les récits historiques ou la place des intellectuels africains dans les institutions internationales prolongent, sous des formes différentes, une interrogation déjà présente chez Kane. La géopolitique africaine ne se joue donc pas uniquement dans les capitales, les sommets diplomatiques ou autour des ressources naturelles. Elle se joue aussi dans la capacité d’un continent à produire ses propres catégories d’analyse, à raconter sa propre histoire et à définir lui-même les termes de son rapport au reste du monde. C’est là que L’Aventure ambiguë retrouve une étonnante actualité. Mais réduire Kane à un théoricien de la « décolonisation » serait trop simple. Son parcours comme son œuvre témoignent plutôt d’une volonté de faire dialoguer plusieurs héritages. Son islam, sa culture africaine, sa formation française et son expérience internationale ne sont pas présentés comme des identités nécessairement incompatibles. Ils constituent les éléments d’une tension féconde. En cela, Kane demeure peut-être plus actuel que certains discours contemporains sur la rupture avec l’Occident. Son message n’était pas : choisir entre deux mondes. Il était plutôt de comprendre ce que chacun apporte, ce que chacun peut imposer et, surtout, de conserver la capacité de choisir. Plus de soixante ans après sa publication, L’Aventure ambiguë continue ainsi d’être enseignée, adaptée et discutée. En mars 2025, son adaptation théâtrale au Théâtre national Daniel-Sorano de Dakar avait encore démontré la vitalité de cette œuvre. Le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye a salué celui qui a donné à des générations d’Africains « les mots pour penser » leur rapport au monde. C’est peut-être son véritable héritage géopolitique : avoir compris avant beaucoup d’autres que la souveraineté d’un peuple commence aussi par sa capacité à penser par lui-même. Noël Ndong Notification:Non |











