Afrique centrale : le trafic de médicaments devient un enjeu de sécuritéSamedi 17 Octobre 2026 - 16:43 Plus de 250 tonnes de produits médicaux ont été saisies dans les pays de la Communauté économique et monétaire d'Afrique centrale (Cémac) entre 2020 et 2025. Derrière les faux médicaments, les produits détournés et les stocks volés se dessine un trafic qui touche à la fois la santé publique, l’économie informelle, la sécurité et l’émergence d’une industrie pharmaceutique régionale. En Afrique centrale, le trafic de médicaments n'est plus seulement une question sanitaire. Il touche désormais à plusieurs dimensions de la souveraineté des États : protection des populations, contrôle des frontières, sécurité économique et capacité à produire localement des médicaments de qualité. Un nouveau rapport de l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime (Onudc), réalisé avec l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et la Commission de la Cémac, documente l'ampleur du phénomène. Plus de 250 tonnes de produits médicaux auraient été saisies dans les six pays de la Cémac entre 2020 et 2025. Les saisies recensées sont passées d'environ 5 tonnes en 2020 à 116 tonnes en 2024. Ces chiffres ne mesurent évidemment que les produits interceptés. Ils donnent néanmoins une indication de l'évolution du phénomène. Le Cameroun, principal point de vigilance Le Cameroun apparaît au cœur de cette problématique. L'Onudc rappelle notamment le démantèlement d'un laboratoire clandestin à Mbouda à l'Ouest du pays, où des produits périmés étaient reconditionnés et où des préparations frauduleuses étaient fabriquées pour le marché local. Selon François Patuel, responsable de l'unité recherche et sensibilisation du bureau régional de l'Onudc, certains de ces produits ont également été retrouvés dans des circuits destinés à l'exportation via le port de Douala. Cette dimension est stratégique. Le Cameroun constitue à la fois un important marché régional et une plateforme de circulation des marchandises vers plusieurs pays d'Afrique centrale. Les réseaux criminels peuvent donc exploiter les mêmes corridors commerciaux que les opérateurs légaux. Le trafic ne se limite d'ailleurs pas aux faux médicaments. L'Onudc distingue également les produits importés sans respecter les procédures réglementaires et les médicaments authentiques détournés ou volés dans les stocks des structures de santé avant d'être revendus sur les marchés informels. Une économie criminelle aux effets multiples Les produits concernés vont des antibiotiques aux vaccins, en passant par certains médicaments contre le cancer et des opioïdes pharmaceutiques comme le tramadol. Le problème est double. Pour les populations, l'utilisation de médicaments falsifiés ou de qualité insuffisante peut avoir des conséquences sanitaires graves. Pour les producteurs et distributeurs respectant les normes, la concurrence de produits frauduleux vendus à moindre coût peut fragiliser les marchés formels. Le Cameroun fournit ici un ordre de grandeur significatif. Selon les estimations sanitaires citées par l'Onudc, la valeur des produits falsifiés saisis entre 2020 et 2024 atteindrait 17 millions d'euros. Il s'agit toutefois de produits interceptés et non d'une estimation de la totalité du marché clandestin. L'enjeu dépasse donc la répression. Un marché pharmaceutique régional ne peut se développer durablement si les circuits informels concurrencent les producteurs et distributeurs soumis aux contrôles sanitaires. Quand le trafic rejoint la sécurité Le dossier prend une dimension supplémentaire lorsque les réseaux de trafic croisent les zones d'insécurité. L'Onudc rapporte notamment que certains groupes armés actifs en République centrafricaine, comme les 3R ou l'UPC, sont impliqués dans le pillage de structures sanitaires et la revente de produits médicaux sur les marchés informels. Ces activités peuvent, selon l'organisation, contribuer au financement de leurs opérations. Dans le bassin du lac Tchad, l'Onudc cite également des travaux selon lesquels 17 % d'anciens combattants de Boko Haram interrogés déclaraient avoir consommé régulièrement des produits psychotropes, notamment du tramadol, lorsqu'ils appartenaient au groupe. Ces éléments ne signifient pas que l'ensemble du trafic pharmaceutique soit contrôlé par des groupes armés. Ils montrent cependant que les circuits criminels peuvent se croiser avec les économies de guerre et les réseaux de contrebande régionaux. La bataille de la souveraineté pharmaceutique Pour la Cémac, la réponse ne peut donc pas se limiter aux saisies douanières. Elle suppose une coopération accrue entre services de santé, douanes, forces de sécurité, autorités judiciaires et agences de réglementation. Le développement d'une production pharmaceutique régionale constitue également un enjeu de moyen terme. Réduire certaines dépendances extérieures, renforcer les capacités de contrôle et offrir des médicaments accessibles dans les circuits officiels peuvent contribuer à réduire l'espace économique disponible pour les trafiquants. Pour le Cameroun, qui cherche à renforcer son rôle économique et logistique en Afrique centrale, l'enjeu est particulièrement important. Le médicament est devenu une marchandise stratégique. Celui qui contrôle sa production, sa circulation et sa qualité ne protège pas seulement la santé publique : il renforce aussi sa souveraineté économique et sa sécurité. En Afrique centrale, la lutte contre les faux médicaments apparaît ainsi comme un révélateur plus large des fragilités de l'intégration régionale. Les mêmes frontières, corridors et marchés qui facilitent les échanges licites peuvent également être exploités par les réseaux criminels. La réponse devra donc être régionale. Car face à des trafiquants qui pensent déjà en réseaux transfrontaliers, les États ne peuvent plus agir uniquement chacun de leur côté. Noël Ndong Notification:Non |











