Gabon - Union européenne : la bataille du thon et la nouvelle souveraineté maritime africaineMercredi 17 Juin 2026 - 0:51 En refusant de renouveler son accord de pêche avec l’Union européenne (UE), le Gabon ouvre un nouveau front dans la redéfinition des rapports économiques entre l’Afrique et ses partenaires traditionnels. Derrière la question des licences de pêche se joue en réalité une bataille beaucoup plus vaste : celle de la maîtrise des ressources stratégiques, de la création de valeur locale et de la souveraineté économique du continent. À partir du 29 juin, sauf accord de dernière minute, les navires européens ne seront plus autorisés à exploiter les ressources halieutiques des eaux gabonaises. Une rupture historique qui met fin à près de quatre décennies de coopération halieutique entre Libreville et Bruxelles. Pour les autorités gabonaises, la question n'est plus uniquement financière. Certes, les 2,6 millions d'euros versés chaque année par l'UE, auxquels s'ajoute environ un million d'euros payé directement par les armateurs, sont désormais jugés insuffisants au regard de la valeur réelle des ressources extraites. Mais l'enjeu fondamental est ailleurs : le Gabon souhaite désormais sortir d'un modèle hérité des décennies précédentes où les matières premières africaines sont exportées sans transformation locale. « Nous ne pouvons plus accepter un modèle où nos ressources sont simplement capturées et exportées brutes sans valeur ajoutée créée sur le sol gabonais », a indiqué le ministre gabonais de la Mer, des Pêches et de l'Économie bleue, Aimé Martial Massamba. Une tendance continentale qui s'affirme La décision gabonaise s'inscrit dans une dynamique plus large observable à travers le continent. Après les hydrocarbures, les minerais critiques et les ressources forestières, plusieurs États africains cherchent désormais à reprendre le contrôle des chaînes de valeur liées à leurs ressources maritimes. Le Sénégal avait déjà montré la voie en mettant fin à son propre accord de pêche avec l'UE en 2024. D'autres pays examinent également les conditions dans lesquelles leurs ressources halieutiques sont exploitées par des flottes étrangères. Les États ne souhaitent plus seulement percevoir des redevances d'exploitation; ils cherchent désormais à développer des industries locales de transformation, de conservation et d'exportation. La pêche devient ainsi un enjeu de souveraineté économique comparable à celui du pétrole ou des minerais stratégiques. Bruxelles défend un partenariat « durable » Face aux critiques gabonaises, l'UE défend pourtant un modèle qu'elle considère comme équilibré. Selon Bruxelles, les navires européens ciblent essentiellement les espèces pélagiques migratrices, notamment le thon tropical, qui ne sont pas exploitées à grande échelle par les pêcheurs artisanaux gabonais. Soulignons également que les quotas sont déterminés sur la base d'évaluations scientifiques indépendantes afin de préserver la durabilité des stocks. « Les bateaux européens ne pêchent que les ressources excédentaires que le Gabon n'exploite pas lui-même », rappelle la Commission européenne. Cet argument peine toutefois à convaincre certaines organisations environnementales. Pour Greenpeace Afrique, la question ne se limite pas aux volumes capturés mais concerne également les méthodes de pêche utilisées et l'absence de retombées industrielles significatives pour les économies locales. La montée en puissance de l'économie bleue africaine Au-delà du différend actuel, l'affaire révèle l'importance croissante de l'économie bleue dans les stratégies de développement africaines. Avec plus de trente-huit États côtiers et près de 13 millions de km2 d'espaces maritimes, l'Afrique dispose d'un potentiel considérable encore largement sous-exploité. Selon plusieurs estimations internationales, les activités liées à la pêche, au transport maritime, aux infrastructures portuaires, à l'aquaculture et aux ressources offshore pourraient devenir l'un des principaux moteurs de croissance du continent au cours des prochaines décennies. Le Gabon entend précisément s'inscrire dans cette logique en développant davantage ses capacités nationales de transformation et d'exportation. L'objectif n'est plus seulement de vendre des droits d'accès aux ressources, mais de construire une véritable filière industrielle nationale. Une négociation emblématique des nouveaux rapports Afrique-Europe Cette confrontation intervient également dans un contexte de recomposition des relations entre l'Afrique et l'Europe. Face à l'émergence de nouveaux partenaires tels que la Chine, l'Inde, la Turquie ou les pays du Golfe, les États africains disposent aujourd'hui d'une marge de négociation plus importante qu'auparavant. Le rapport de force évolue progressivement. Les gouvernements africains exigent davantage de transferts de technologies, d'investissements productifs, de formation et de création d'emplois locaux en contrepartie de l'accès à leurs ressources naturelles. Cette évolution reflète une conviction de plus en plus partagée sur le continent : la souveraineté ne se mesure plus uniquement au contrôle des territoires, mais également à la capacité de maîtriser les chaînes de valeur économiques. Une rupture aux implications continentales Au-delà du seul secteur de la pêche, le bras de fer entre Libreville et Bruxelles pourrait faire jurisprudence. Si le Gabon obtient un accord plus favorable ou développe avec succès sa propre filière halieutique, d'autres États africains pourraient être tentés de revoir à leur tour les conditions d'exploitation de leurs ressources maritimes. L'affaire illustre ainsi une tendance lourde de la géopolitique africaine contemporaine : la volonté croissante des États de transformer leurs avantages naturels en puissance économique durable. Dans cette nouvelle équation, les ressources maritimes ne sont plus seulement un gisement de revenus. Elles deviennent un levier stratégique de développement, de souveraineté et d'influence régionale.
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