Intelligence artificielle en Afrique : une promesse de 1.000 milliards de dollars

Lundi 5 Janvier 2026 - 12:09

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L’intelligence artificielle pourrait ajouter près de 1.000 milliards de dollars à l’économie africaine d’ici 2035 concentrés dans l’agriculture, le commerce, l’industrie, la finance et la santé. 

Selon le rapport Africa’s AI Productivity Gain de la Banque africaine de développement (BAD), près de 58 % de ces gains – soit environ 580 milliards de dollars – seraient concentrés dans cinq secteurs clés : l’agriculture, le commerce, l’industrie, la finance et la santé. Cette concentration sectorielle dessine une cartographie claire de la transformation productive africaine : l’IA ne sera pas un luxe technologique mais un accélérateur des fonctions économiques fondamentales.

Une méthodologie ancrée dans les réalités économiques

La hiérarchisation opérée par la BAD repose sur trois critères structurants : le poids économique actuel des secteurs, leur degré de maturité numérique, et leur capacité à générer des effets inclusifs en matière d’emploi, de productivité et d’accès aux services essentiels. Loin d’un exercice prospectif théorique, le rapport met en évidence des leviers déjà opérationnels susceptibles de produire des gains mesurables à moyen terme, à condition d’un déploiement coordonné des infrastructures, des compétences et des cadres réglementaires.

L’agriculture, premier réservoir de valeur ajoutée

Avec près de 20 % des gains attendus, soit environ 200 milliards de dollars, l’agriculture apparaît comme le principal gisement de productivité lié à l’IA sur le continent. Ce positionnement reflète un paradoxe structurel : un secteur central pour l’emploi et la sécurité alimentaire, mais marqué par une productivité historiquement faible. Selon la BAD, l’intelligence artificielle agit ici principalement comme un outil de réduction des asymétries d’information. L’exploitation de données climatiques, satellitaires et agronomiques permet d’anticiper les chocs, d’optimiser l’usage des intrants et de réduire les pertes post-récolte, qui dépassent encore 30 % dans certaines régions africaines. L’enjeu n’est pas l’automatisation du travail agricole, mais l’amélioration de la prise de décision tout au long de la chaîne de valeur, avec un impact notable dans un secteur où les femmes représentent une part significative de la main-d’œuvre.

Commerce : l’IA comme vecteur de formalisation

Le commerce de gros et de détail capterait 14 % des gains, soit environ 140 milliards de dollars. Ce chiffre reflète le rôle central d’un secteur dominé par l’informel profondément ancré dans la vie économique quotidienne. L’IA agit ici comme un vecteur de formalisation progressive. En analysant les flux de ventes, les comportements de consommation et les chaînes logistiques, elle permet d’optimiser les stocks, de réduire les ruptures d’approvisionnement et d’intégrer progressivement les petits commerçants dans des écosystèmes numériques plus structurés. La BAD souligne que ces avancées ont un impact direct sur les revenus, la résilience financière et l’accès au crédit des micro-entrepreneurs, en particulier dans les zones urbaines à forte densité commerciale, où les paiements numériques constituent déjà un socle opérationnel.

Industrie 4.0 : la compétitivité plutôt que la substitution

Le secteur manufacturier et l’industrie 4.0 concentreraient 9 % des gains, soit près de 90 milliards de dollars. Si ce poids relatif est plus modeste, son rôle stratégique est déterminant dans les trajectoires d’industrialisation africaine. L’IA intervient principalement dans l’optimisation des processus productifs : maintenance prédictive, contrôle qualité automatisé, gestion énergétique intelligente et modélisation numérique des chaînes de production. Ces applications permettent de réduire les coûts opérationnels, d’améliorer la fiabilité des équipements et d’aligner la production locale sur les standards internationaux. Pour la BAD, l’IA devient ici un instrument de compétitivité, en particulier pour des économies ne disposant pas d’un avantage comparatif sur les coûts salariaux.

Finance : un levier transversal d’inclusion

Avec 8 % des gains attendus, soit environ 80 milliards de dollars, la finance joue un rôle transversal dans la transformation économique. Dans des systèmes déjà largement digitalisés mais encore fragmentés, l’IA permet d’exploiter des données alternatives issues des usages mobiles, des historiques de paiement ou des comportements transactionnels. Cette capacité à évaluer le risque en dehors des canaux bancaires traditionnels favorise l’inclusion financière des populations exclues, notamment les travailleurs informels et les petites entreprises. Elle améliore également la détection de la fraude, accélère les procédures de conformité et réduit les coûts de transaction, renforçant la confiance dans les systèmes financiers numériques.

Santé : un impact social disproportionné

Le secteur de la santé et des sciences de la vie représenterait 7 % des gains, soit environ 70 milliards de dollars. Un poids économique modeste mais un impact social majeur. L’IA agit comme un multiplicateur de capacités médicales dans des contextes marqués par la pénurie de personnel et l’inégalité territoriale des infrastructures. Outils d’aide au diagnostic, triage des patients et gestion intelligente des stocks pharmaceutiques permettent d’améliorer l’allocation des ressources, notamment dans les zones rurales. Le rapport insiste toutefois sur la nécessité d’une gouvernance rigoureuse des données de santé, condition de l’équité et de la protection des patients.

Une transformation systémique, mais conditionnelle

Pris ensemble, ces cinq secteurs concentrent près de 58 % des gains totaux liés à l’IA, confirmant que la transformation numérique africaine passera d’abord par les activités les plus proches des besoins fondamentaux : se nourrir, commercer, produire, financer et se soigner. La Banque africaine de développement souligne enfin le caractère systémique de ces effets : les gains agricoles renforcent les chaînes commerciales, qui stimulent la logistique, la finance et l’industrie, tandis que l’amélioration des systèmes de santé soutient la productivité globale de la main-d’œuvre. La promesse de l’IA en Afrique est donc réelle, mais elle reste conditionnée : sans infrastructures numériques, sans capital humain qualifié et sans cadres de gouvernance adaptés, le potentiel de 1.000 milliards de dollars demeurera un horizon théorique plutôt qu’une trajectoire effective.

Noël Ndong

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