Afrique : la guerre du détroit d’Ormuz menace les pharmacies du continent

Lundi 1 Juin 2026 - 9:50

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Dépendante des importations venues d’Asie, l’Afrique découvre qu’un choc géopolitique à des milliers de kilomètres peut rapidement devenir une crise sanitaire majeure.

Le blocage du détroit d’Ormuz agit comme un révélateur brutal des fragilités structurelles africaines. Loin des champs pétroliers du Golfe et des rivalités militaires du Moyen-Orient, le continent découvre une nouvelle fois combien sa sécurité sanitaire demeure vulnérable aux secousses géopolitiques mondiales. Car derrière les tensions énergétiques se profile désormais une menace moins visible, mais potentiellement plus déstabilisatrice : l’approvisionnement en médicaments. Plus de 70 % des médicaments consommés en Afrique sont importés, principalement depuis l’Asie, notamment l’Inde et la Chine. Or, une partie importante de ces flux commerciaux transite directement ou indirectement par les grandes routes maritimes affectées par les tensions actuelles. Lorsque ces corridors deviennent incertains, c’est toute la chaîne pharmaceutique africaine qui se retrouve exposée. Déjà, les premiers effets logistiques se font sentir. Les compagnies maritimes rallongent certaines routes commerciales pour contourner les zones considérées à risque. Résultat : hausse des coûts d’assurance, augmentation des frais de transport, délais de livraison prolongés et renchérissement progressif des produits importés. Pour les systèmes de santé africains, cette équation est particulièrement préoccupante. Les médicaments essentiels, les traitements chroniques, les vaccins, les intrants médicaux et même certaines matières premières pharmaceutiques pourraient voir leur disponibilité se réduire ou leur coût augmenter fortement.

Une dépendance sanitaire devenue vulnérabilité stratégique

Cette crise met surtout en lumière une faiblesse géoéconomique profonde : l’insuffisance des capacités industrielles pharmaceutiques africaines. Depuis plusieurs années, les États africains affichent leur ambition de bâtir une souveraineté sanitaire renforcée, accélérée après la pandémie de covid-19. Pourtant, la production locale reste marginale face aux besoins du continent. Dans un environnement international marqué par le retour des rivalités de puissance, les chaînes d’approvisionnement sont devenues des instruments stratégiques. Les États capables de produire, stocker et sécuriser leurs approvisionnements disposent d’un avantage considérable. À l’inverse, les économies fortement dépendantes subissent les crises sans véritable capacité de correction rapide. L’Afrique se retrouve ainsi confrontée à une réalité inconfortable : elle demeure fortement intégrée à la mondialisation, mais dans une position souvent asymétrique.

Quand la crise sanitaire devient un risque sécuritaire

Les implications dépassent largement le domaine médical. Dans plusieurs régions du continent, notamment en Afrique centrale, au Sahel ou dans certaines parties de l’Afrique de l’Ouest, les systèmes de santé fonctionnent déjà sous forte pression budgétaire et sécuritaire. Une rupture prolongée d’approvisionnement pourrait provoquer des pénuries de médicaments essentiels, fragiliser les campagnes de santé publique et accentuer les inégalités d’accès aux soins. Les risques sociaux sont également réels : inflation pharmaceutique, tensions sur les ménages, développement des marchés parallèles et multiplication potentielle des médicaments contrefaits. Dans les zones fragiles, ces facteurs peuvent agir comme des accélérateurs d’instabilité.

Vers une doctrine africaine de souveraineté sanitaire ?

Cette nouvelle crise pourrait toutefois produire un effet positif : accélérer les transformations longtemps repoussées. Plusieurs leviers apparaissent désormais incontournables : diversifier les sources d’approvisionnement ; sécuriser davantage les corridors logistiques ; renforcer les capacités locales de production ; développer des stocks stratégiques régionaux ; coordonner les politiques industrielles à l’échelle continentale. La mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine pourrait offrir un cadre utile pour structurer une industrie pharmaceutique régionale plus robuste. Au fond, le détroit d’Ormuz révèle une réalité plus large : dans un monde où les crises géopolitiques redessinent les flux vitaux, la souveraineté sanitaire n’est plus uniquement une question de santé publique. Elle devient une question de sécurité nationale, de stabilité économique et de puissance. L’Afrique n’est pas directement impliquée dans les tensions du Moyen-Orient. Mais elle pourrait en payer une partie du prix.

Noël Ndong

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