Afrique : qui parle encore les langues africaines ?

Lundi 21 Septembre 2026 - 16:10

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Avec 1 500 à 3 000 langues recensées, le continent concentre près d’un tiers de la diversité linguistique mondiale. Mais l’école, l’économie et désormais l’intelligence artificielle pourraient décider lesquelles survivront.

L’Afrique est probablement le continent où la question linguistique révèle le mieux les contradictions de l’État moderne. On peut y être éduqué en français, travailler en anglais, commercer en haoussa, prier en arabe, négocier en swahili et parler à sa famille dans une langue locale. Selon l’Unesco, le continent abrite entre 1 500 et 3 000 langues, soit environ un tiers des langues parlées dans le monde. Une richesse exceptionnelle, mais dont une fraction seulement bénéficie d’un véritable statut institutionnel.

Des langues devenues des instruments de pouvoir

Le français, l’anglais, le portugais, l’espagnol et l’arabe ne sont plus seulement des héritages historiques. Ils structurent aujourd’hui l’administration, la justice, l’enseignement supérieur, les affaires, les médias et la diplomatie. Le français relie Dakar, Abidjan, Yaoundé ou Kinshasa. L’anglais connecte Lagos, Nairobi, Johannesburg, Londres ou Washington. Le portugais structure des espaces reliant notamment Luanda, Maputo et Praia. L’arabe constitue un vaste espace culturel et économique entre l’Afrique du Nord, le Sahel et le Moyen-Orient. Le problème n’est donc pas qu’un Africain parle une langue internationale. Il apparaît lorsqu’il ne peut plus apprendre, écrire, travailler ou penser dans sa propre langue.

Quand une langue disparaît, une mémoire s’efface

Une langue transporte une mémoire : savoirs agricoles et médicaux, connaissances environnementales, généalogies, mythes, proverbes et traditions orales. L’Unesco estime qu’environ 2 500 langues sont menacées dans le monde et avertit que jusqu’à 10 % des langues africaines pourraient disparaître au cours du prochain siècle. Mais il serait réducteur d’accuser uniquement les langues européennes. Les facteurs économiques, sociaux, démographiques et les politiques éducatives jouent également. Une langue devient vulnérable lorsque les parents cessent de la transmettre, lorsque l’école l’ignore, lorsque les médias ne l’utilisent plus et lorsque les jeunes associent sa pratique à l’absence de perspectives économiques.

L’école, premier champ de bataille

La question linguistique est d’abord éducative. Selon les données citées par l’Unesco, moins de 20 % des élèves d’Afrique francophone sont scolarisés dans leur langue maternelle. L’enjeu n’est pourtant pas de choisir entre langues africaines et langues internationales. Il est de construire un multilinguisme assumé : langue locale pour l’enracinement, langue régionale pour les échanges et français, anglais, portugais ou arabe pour l’ouverture internationale. Certaines langues africaines jouent déjà ce rôle transfrontalier. Le swahili, le haoussa, le fulfulde, le lingala, le wolof ou le bambara dépassent les frontières nationales et peuvent contribuer à une intégration africaine qui ne soit pas uniquement institutionnelle.

Le nouveau front : l’intelligence artificielle

Le numérique peut accélérer la disparition des langues sous-représentées. Une langue absente des moteurs de recherche, des claviers, des logiciels de traduction ou de l’intelligence artificielle risque de devenir progressivement invisible. Mais l’IA peut aussi devenir un outil de renaissance linguistique : dictionnaires numériques, corpus audio, traduction automatique, livres scolaires, archives orales et assistants vocaux. Une initiative menée au Mali autour du bambara a ainsi permis, selon l’Unesco, de produire plus de 140 livres pour enfants en moins d’un an grâce à l’IA et à la traduction automatique.

L’enjeu est désormais de documenter, numériser, enseigner et utiliser les langues africaines. L’Afrique n’a pas besoin de renoncer au français, à l’anglais, au portugais ou à l’arabe. Elle doit pouvoir les maîtriser sans abandonner les siennes. « Je peux parler votre langue sans abandonner la mienne ». Cette phrase résume peut-être le véritable enjeu de la souveraineté linguistique africaine : lorsqu’une langue disparaît, ce n’est pas seulement un moyen de communication qui s’éteint. C’est une partie de l’Afrique qui perd la capacité de raconter elle-même son histoire.

 

Noël Ndong

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