Interview. Dr Liliane Babin : « Je porte la fierté du Congo »Samedi 10 Octobre 2026 - 16:26 Née à Brazzaville, partie à dix ans, installée à Rome où elle exerce comme médecin urgentiste et ondologue, la Dr Liliane Babin préside Mwasi APS, plateforme des femmes africaines dans le monde. Distinguée par le Standout Woman Award, remis au Parlement italien, elle raconte ce qui la pousse vers l'humanitaire, la naissance de Mwasi, ses chantiers au Congo et le message qu'elle portera à la tribune.
Liliane Babin (L.B.). Le Parlement italien a une section dédiée à ce prix, portée par un groupe de femmes qui honore chaque année une quinzaine de personnes distinguées dans le social, le plus souvent des femmes, pour leur expérience de vie et leur action. La remise est publique, devant les institutions parlementaires, administratives et militaires, et des autorités italiennes et étrangères. J'ai été retenue cette fois-ci. Cette reconnaissance récompense le travail de notre plateforme depuis 2020 sur la non-violence. En février 2026, nous avons organisé à la Chambre des députés une conférence sur les maladies sexuellement transmissibles, où je suis intervenue sur la prévention. À Milan, j'ai parlé de la non-discrimination des femmes au travail, en présence d'une sénatrice. LDB. Née à Brazzaville en 1966, vous êtes partie à dix ans. Quel chemin vous a menée jusqu'aux urgences de Rome ? L.B. J'ai fait mes études primaires à Brazzaville, puis je suis partie. J'ai poursuivi à Rome, au lycée scientifique, puis à l'université La Sapienza, où j'ai obtenu mon doctorat en médecine et chirurgie. Je suis aujourd'hui médecin urgentiste, en garde médicale et en médecine d'urgence territoriale. Je suis aussi vice-présidente de la Fondation Urgence d'Afrique, qui nous relaie au Congo, et responsable Afrique de la World Women Talent System. Je suis responsable du département Afrique-projets d'Unipax, l'Union mondiale pour la paix, les droits de l'homme et des peuples, et déléguée de WIO, organisation internationale interculturelle, pour le Congo. LDB. Vous êtes engagée dans l'humanitaire depuis 1992. Qu'est-ce qui vous y pousse ? L.B. Pour moi, c'est un devoir. Aider les démunis, avec mes petits moyens mais avec un grand cœur, me rend très heureuse et comblée. Les expériences d'après-guerre en Afrique m'ont profondément marquée, ces enfants traumatisés qui ne sourient plus, ces femmes dans l'ombre, jugées, maltraitées, silencieuses, vivant dans la peur. Nous les écoutons, nous les accompagnons pour leur redonner confiance, parce que tout n'est pas perdu. Je me sens alors utile, et c'est cela, pour moi, être importante. LDB. Que dit ce prix pour le Congo et pour la femme congolaise ? L.B. Son Excellence l'Ambassadeur Henri Okemba l'a affirmé, Mwasi, à travers ma personne et avec le concours de Planète Internationale, fait la différence. Dans chacune de nos mobilisations, je porte la fierté du Congo. Le 25 mai, pour la fête de l'Union africaine à l'hôtel Excelsior, l'Ambassadeur a tenu à ma présence devant les 54 pays représentés, et on m'a félicitée d'avoir bien représenté le Congo. Cela me touche. LDB. Mwasi signifie « femme ». Comment ce nom est-il né ? L.B. D'une déception. Je venais d'une association de femmes africaines de la diaspora où nous ne nous retrouvions plus. Celles qui me suivaient m'ont demandé de créer autre chose, avec pour objectif la dignité de la femme africaine. Pour le nom, nous étions Angolaises, Éthiopiennes, Érythréennes, Congolaises des deux rives, et chacune a écrit « femme » dans sa langue sur un papier. Celui qui est sorti portait « Mwasi », à l'unanimité. Née fin 2020, notre plateforme, African Women in the World, réunit aujourd'hui des associations du Gabon, du Bénin, de l'Éthiopie et d'autres pays. LDB. Pourquoi faire de la dignité de la femme africaine le cœur de votre combat ? L.B. Parce que l'image qu'on en donne est souvent réductrice. Beaucoup ignorent que la femme africaine a contribué à faire l'histoire de l'Afrique, et ignorent ses capacités et ce qu'elle apporte à la société. Il faut aussi parler de ce qui blesse, comme l'infibulation et l'excision. Ces pratiques, ancrées dans certaines cultures, sont difficiles à faire disparaître, mais défendre la dignité de la femme, c'est regarder nos traditions avec lucidité, préserver ce qui nous élève et remettre en question ce qui porte atteinte à la personne. Nous, les femmes, sommes les piliers, parce que nous donnons la vie et éduquons les enfants. LDB. Et concrètement, que faites-vous au Congo ? L.B. Avec des relais comme Urgence d'Afrique, nous avons assisté des femmes et des enfants victimes d'abus dans un centre anti-violence à Mantsimou, aujourd'hui suspendu, et nous étudions son transfert vers le nord, du côté de Kintélé. Nous avons deux centres de premiers secours à Mbono, et la construction d'un orphelinat est presque terminée à Mayanga. Nous formons aussi des femmes à l'agriculture, un projet déjà réalisé au Gabon et en cours au Congo, vers Lifoula. D'autres chantiers sont à l'étude, un appui aux pêcheurs, un soutien à des enfants en difficulté scolaire, une salle de couture pour les jeunes filles-mères, des cours d'art. Le plus beau, c'est cette équipe de volontaires qui y croit. Nous avons déjà fait l'Europe et l'Amérique, et nous demandons à tenir une étape africaine au Congo. LDB. Vous aurez trois à cinq minutes à la tribune. Quel message porterez-vous ? L.B. La non-violence. J'ai donné une conférence à l'université Grégorienne sur les enfants soldats, arrachés à leurs parents, drogués, une enfance violée, traumatisée, détruite. Je pense aussi à la violence faite aux femmes, dont j'ai parlé à Naples avec l'association des femmes burkinabè, qui m'a remis un chapeau de reine. Il y a des violences silencieuses, que l'on ne nomme pas. Dans nos coutumes, une femme qui vient d'accoucher peut s'absenter plusieurs mois, et ce temps doit être respecté. Quand elle est poussée à reprendre des relations contre son gré, elle peut céder, mais avec souffrance. J'ai eu des patientes qui saignaient sans que leur mari dise un mot. C'est une violence psychique et physique, enfermée dans la maison. Un homme qui aime devrait comprendre. Nous devrions tous être solidaires pour combattre toute forme de violence.
Propos recueillis par Quentin Loubou Légendes et crédits photo :Dr Babin lors d'une tribune en Italie Notification:Non |


Les Dépêches de Brazzaville (LDB). Dr Babin, le Standout Woman Award vous sera remis à Rome le 22 octobre. Comment ce prix est-il venu jusqu'à vous ?








