Immigration : l’Europe fabrique ses clandestinsJeudi 14 Mai 2026 - 10:14 En durcissant toujours plus ses lois migratoires, l’Union européenne (UE) produit elle-même des centaines de milliers de sans-papiers et alimente une bombe sociale silencieuse. À force de vouloir fermer ses frontières, l’Europe est peut-être en train de créer la plus grande machine à fabriquer des sans-papiers de son histoire contemporaine. Adopté en 2024 et appelé à entrer pleinement en vigueur en juin prochain, le nouveau pacte européen sur la migration et l’asile marque un tournant majeur dans la politique migratoire de l’UE. Officiellement, il s’agit de « mieux contrôler les flux », de « protéger les frontières extérieures » et de « lutter contre l’immigration irrégulière ». Mais derrière cette rhétorique sécuritaire, une autre réalité apparaît progressivement : les politiques européennes produisent elles-mêmes l’irrégularité qu’elles prétendent combattre. L’Europe découvre aujourd’hui un paradoxe explosif : plus elle durcit ses règles migratoires, plus elle fabrique de sans-papiers. La grande obsession européenne Depuis la crise migratoire de 2015, les questions migratoires dominent les agendas politiques européens. Dans plusieurs pays, la migration est devenue un sujet existentiel, électoral et identitaire. Les gouvernements multiplient les dispositifs sécuritaires : contrôles renforcés ; procédures d’asile accélérées ; centres de rétention ; expulsions ; externalisation des frontières ; accords avec des pays tiers. Le nouveau pacte migratoire européen pousse cette logique encore plus loin. Désormais, l’asile et l’immigration irrégulière sont de plus en plus traités comme un seul et même problème sécuritaire. Le soupçon devient permanent. Le demandeur d’asile est progressivement perçu non plus comme une personne cherchant protection, mais comme un migrant potentiellement frauduleux. L’irrégularité n’est plus seulement clandestine Dans l’imaginaire politique européen, le sans-papiers reste souvent associé au franchissement illégal des frontières. Pourtant, la réalité est beaucoup plus complexe. Une part importante des personnes devenues irrégulières sont entrées légalement sur le territoire européen : avec un visa étudiant ; un contrat de travail ; un visa touristique ; une demande d’asile. C’est ensuite que le système administratif les fait basculer dans l’irrégularité. Délais interminables, renouvellements impossibles, changements de critères, refus administratifs, plateformes numériques défaillantes : toute une mécanique bureaucratique transforme progressivement des étrangers réguliers en sans-papiers. Autrement dit : l’irrégularité devient un produit administratif. La France, laboratoire de la précarité migratoire La France illustre parfaitement cette évolution. Selon les estimations les plus sérieuses, le pays compterait aujourd’hui entre 700 000 et 800 000 sans-papiers, contre environ 180 000 au début des années 2000. Cette explosion ne s’explique pas uniquement par les flux migratoires. Elle résulte aussi du durcissement continu des politiques de séjour. La loi immigration de 2024 a encore renforcé : les exigences linguistiques ; les critères d’intégration ; les conditions de renouvellement ; les obstacles aux régularisations. Même les étrangers présents légalement depuis plusieurs années peuvent désormais perdre leur statut administratif. Le phénomène est aggravé par la dématérialisation des démarches via la plateforme Anef. Pour des milliers d’étrangers, impossible d’obtenir un rendez-vous ; impossible de renouveler un titre ; impossible d’obtenir un récépissé. Résultat : perte d’emploi ; suspension des aides sociales ; impossibilité de voyager ; risque d’une obligation de quitter le territoire français; basculement administratif dans la clandestinité. L’administration ne contrôle plus seulement l’immigration : elle produit elle-même l’irrégularité. L’Europe externalise ses frontières et ses contradictions Pendant ce temps, l’UE repousse toujours plus loin ses frontières réelles. Accords avec la Turquie, coopération avec la Libye, dispositifs sécuritaires au Sahel, renforcement de Frontex : l’Europe sous-traite désormais une partie de sa politique migratoire à des pays extérieurs. Le cas d’Evros, à la frontière gréco-turque, symbolise cette dérive. Les accusations répétées de refoulements illégaux, parfois violents, mettent en lumière une contradiction centrale : l’Europe veut apparaître comme une puissance des droits humains tout en menant une politique de plus en plus sécuritaire et coercitive. Cette ambiguïté fragilise sa crédibilité internationale, notamment dans le Sud global, où les accusations de « double standard » se multiplient. Une machine à fabriquer des exclus Le problème dépasse désormais largement la seule question migratoire. L’irrégularité administrative entraîne précarité sociale ; exploitation économique ; travail clandestin ; accès limité au logement ; dépendance aux réseaux informels ; marginalisation durable. En voulant réduire l’immigration irrégulière, l’Europe contribue paradoxalement à élargir les zones grises de sa propre société. Une véritable société parallèle se développe progressivement dans plusieurs pays européens. Une impasse démographique et économique Cette stratégie intervient pourtant au moment où l’Europe vieillit rapidement. Depuis 2012, le continent connaît un solde naturel négatif : il y a plus de décès que de naissances. Dans de nombreux secteurs - bâtiment, agriculture, restauration, santé, aide à domicile - les économies européennes dépendent déjà massivement du travail immigré. Le paradoxe devient alors vertigineux : l’Europe a besoin d’immigration, mais organise politiquement son irrégularisation. Une crise politique autant que migratoire Au fond, la crise actuelle révèle surtout les contradictions profondes du projet européen. L’Union veut simultanément contrôler ses frontières ; préserver les droits humains ; rassurer les opinions publiques ; attirer de la main-d’œuvre ; maintenir son influence morale mondiale. Mais ces objectifs deviennent de plus en plus incompatibles. La question migratoire n’est donc plus seulement sécuritaire. Elle devient politique, sociale, démographique et civilisationnelle. Et derrière les murs, les centres de rétention et les discours de fermeté, une réalité s’impose peu à peu : l’Europe ne subit plus seulement l’irrégularité migratoire. Elle la fabrique. Noël Ndong Notification:Non |











