La communauté d’Isangi : contraste entre ressources naturelles et vie de la population

Mercredi 27 Août 2025 - 16:37

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Selon une enquête menée par Linda Ngari et publiée dans « Africa Uncensored », malgré des millions de crédits carbone vendus depuis une décennie, la communauté de ce village de la RDC semble n'avoir tiré aucun bénéfice de l’exploitation de ses ressources naturelles, particulièrement de ses forêts, dont elle est privée de jouissance pour ces exploitations et la préservation.

Selon cette enquête,  depuis 2004, les terres appartenant à la population du village de Yafunga ont été interdites à ses habitants, car leur propriété est passée d'un investissement étranger à un autre - d'abord sous la forme d'une concession forestière par l'intermédiaire de la Société africaine de bois (Safbois), puis plus tard dans le cadre d'un projet de compensation des émissions de carbone géré par une société appelée Jadora. « Progressivement, la propriété de Safbois et de Jadora a été transférée à une famille américaine influente qui semble posséder de vastes actifs en République démocratique du Congo (RDC) », a expliqué cette enquête.

A l’en croire, le village Yafunga, dans le territoire d'Isangi, à environ 80 km de la ville de Kisangani, dans la province de la Tshopo, fait partie des 30 villages dont les chefs ont cédé leurs droits fonciers à des investisseurs américains qui leur ont promis, entre autres, des écoles, des routes et de meilleurs soins de santé.

Mais, selon cette étude, le constat fait sur place révèle qu’il n'y a pas de route menant au village, une clinique répondant à tous les besoins médicaux des habitants et deux écoles.

Des activités ne tenant pas compte de la loi

Cette étude a noté qu’il y a, dans ce territoire, le projet de compensation carbone enregistré sous le nom « Isangi REDD+ ». Et, citant l'un des documents du projet Isangi REDD+, décèle, dans ce territoire, des activités de la société Safbois, qui a trois actionnaires : Daniel Blattner, David Blattner et James Blattner, des frères américains.

Après neuf mois d'analyse de centaines de documents, cette enquête a permis de découvrir au moins 40 sociétés liées aux frères Blattner, gérant une myriade d'activités dans le pays. Ces dernières, a-t-elle révélé, vont de l'exploitation minière à la banque, en passant par l'exploitation forestière, la distribution d'électricité, la construction, la possession d'une compagnie aérienne et, plus récemment, des projets de compensation des émissions de carbone.

Dans son enquête, Linda Ngari a dit découvrir « comment la famille Blattner a bénéficié comme d'un jeu de chaises musicales avec les habitants de Yafunga et d'au moins 30 autres villages du territoire d'Isangi en RDC, profitant de plus de cinq sociétés de compensation carbone, toutes enregistrées à la même adresse en Floride, aux États-Unis, tout en gérant des projets de conservation et d'exploitation forestière couvrant plus de 565 000 hectares, avec peu de compensation pour les communautés indigènes ».

A l’en croire, d'après un document de projet Safbois et Jadora ont conclu un accord en septembre 2009, acceptant d'arrêter les activités d'exploitation forestière initiales gérées par Safbois dans la zone du projet afin que la terre puisse être préservée pour vendre des crédits carbone par Jadora par le biais d'Isangi REDD+. « L'exploitation forestière a officiellement cessé en 2011 selon le document », a-t-elle fait savoir.

De son côté, a révélé l’enquête, Verra a certifié Isangi REDD+ pour la vente de crédits carbone en septembre 2014, et le projet a vendu ses premiers crédits en mai 2015. Cependant, a indiqué la source, en tant que directeur général de Jadora et Safbois, Daniel Blattner n'a pas délivré aux habitants d'Isangi un contrat les informant du projet qu’en décembre 2019. « Il semble que cela ait été fait en une violation des lois sur le consentement libre, informé et préalable (CLIP), qui exigent que les communautés autochtones soient informées des concessions sur leurs terres avant le début des activités du projet », a noté cette étude, en indiquant que le CLIP est exigé à la fois par les lois nationales de la RDC et les lignes directrices de Verra.

Plus de 1,3 million de crédits carbone entre 2015 et 2024

L’enquête a rappelé que les crédits carbone ont été envisagés comme un moyen de fixer un prix pour les émissions. Ces derniers, a-t-elle indiqué, sont vendus pour financer des projets visant à empêcher la destruction de zones écologiquement importantes ou à financer des activités telles que la plantation d'arbres, dans le but de compenser les émissions de gaz à effet de serre passées et futures. Et, ces projets sont gérés par des entreprises qui facilitent la vente des crédits sur un marché, transformant ainsi les émissions de dioxyde de carbone évitées en un produit.

Pour ce qui est particulièrement d’Isangi et ses environs, le projet REDD+ Isangi a vendu plus de 1,3 million de crédits carbone entre 2015 et 2024. Mais cette enquête a révélé un flou dans ces opérations et une faiblesse sur le plan des réalisations au bénéfice des communautés impactées. « Cependant, il semble que certains clients importants, comme la compagnie aérienne américaine Delta Airlines et la compagnie pétrolière et gazière italienne Eni, qui figuraient précédemment dans des rapports mettant en cause le projet Isangi REDD+, respectivement par Mongabay et Le Monde, aient été retirés de la liste publique des clients », a-t-elle indiqué. Et de signaler : « Au moment de la publication de cet article, 87 % des clients ayant acheté des crédits carbone à Isangi REDD+ étaient anonymes. Parmi les autres acheteurs cités, Fever-Tree, DNV GL (Norvège) et Wolt Enterprises Oy sont les trois plus gros clients ».

Cette enquête a également noté qu’en janvier 2024, le ministère de l'Environnement et du Développement durable de la RDC a évalué 82 concessions forestières du pays. A l’en croire, cet examen a abouti à la résiliation de huit concessions de conservation. « Isangi REDD+ faisait partie des concessions résiliées. Le rapport du ministère indique que Safbois n'a pas respecté les procédures établies lors de la conversion de la concession forestière initiale en concession de conservation et a donc ordonné à la société de restituer le terrain du projet à l'État », a précisé cette enquête, avant d’indiquer que quelques mois avant, le ministère avait déjà signalé Isangi REDD+ dans son rapport préliminaire de février 2023 ayant précédé la résiliation de janvier 2024. Ce qui avait poussé Daniel Blattner à écrire à Verra en juin 2023, demandant que le projet soit retiré et, toutefois, la dernière vente de crédits carbone enregistrée pour Isangi REDD+ date de février 2024.

Mais, dans le cadre de la situation de la RDC, cette enquête a révélé que plus récemment, les promoteurs de projets d'exploitation forestière ont discrètement converti leurs opérations en concessions de carbone dans le but de diversifier leur portefeuille, comme le montre un rapport de Mongabay. « REDD+ semble être plus rentable que l'exploitation forestière », a déclare l'auteur Marie-Bernard Dhedya Lonu dans son livre 2023, qui analyse l'impact de l'accord Safbois à Yafunga cité dans cette enquête.

L’Enquête évoque, par ailleurs, le rapport de janvier 2024 du ministère de l'Environnement de la RDC, qui fait état d'un total de 26 projets REDD+ dans le pays. A l’en croire, sur les huit projets REDD+ annulés, cinq appartenaient à la société belge « controversée » Tradelink, dont la zone de projet était plus grande que celle autorisée par les lois nationales. Et, deux des concessions annulées sont des projets REDD+ Isangi de Daniel Blattner. Alors que la huitième concession annulée, d'une superficie de 248 318 hectares, appartient à la société Renewable Solution (RESO) et est également située à Isangi. « Selon le registre des sociétés du Département d'État de Floride, RESO appartient à Daniel et David Blattner. Bien que les documents de projet soumis à Verra montrent que Brandon Blattner, le fils de Daniel Blattner est le directeur de la société RESO », a également révélé cette enquête, notant que le projet RESO a été interrompu car le ministère n'a pas reçu les documents nécessaires à son autorisation.

Cette étude a également révélé qu’outre les deux concessions de Safbois attribuées à Isangi REDD+ pour une superficie de 316 686 hectares, la famille Blattner gérait un total de 565 004 hectares de concessions de conservation sur le seul territoire d'Isangi. « Cela représente plus de deux fois la taille du Luxembourg », a-t-elle indiqué.

Notant que le projet REDD+ d'Isangi est rendu possible grâce au marché volontaire du carbone (VCM), un modèle décentralisé comprenant des acheteurs et des vendeurs indépendants de crédits carbone, certifiés, cette enquête a indiqué que grâce au modèle VCM, une plateforme comme Carbon Checkout permet aux particuliers d'ajouter simplement des crédits carbone de n'importe où dans le monde à un panier d'achat en ligne et de payer.

Cette enquête fait référence à un article publié en 2023 par The Guardian et contesté par Verr, qui a révélé que plus de 90 % des projets approuvés par cette organisation pourraient ne pas représenter de réelles réductions d'émissions. Elle a également cité un autre rapport d'une organisation basée en Belgique, Carbon Market Watch, a révélé que six des 14 projets enregistrés par Gold Standard étaient dépourvus de documents essentiels, bien que la divulgation publique de ces documents soit une exigence obligatoire selon les propres règles de Gold Standard.

La contrepartie pour les communautés indigènes, et l'un des principaux arguments de vente des entreprises comme Safbois, est que les projets de compensation des émissions de carbone réduisent la pauvreté, l’enquête a démontré que tous les projets REDD+ en RDC sont entièrement ou partiellement financés par des entités étrangères, selon l'étude du CIFOR-ICRAF sur les mécanismes de partage des bénéfices REDD+ en RDC. « Il faut de l'argent pour investir et localement, les gens n'ont pas d'argent. Seuls, nous ne pourrons pas lancer de projets REDD+. Les investissements nécessaires, les vérificateurs internationaux qui doivent venir, ce sont des millions de dollars qu'il faut payer. Il faut des partenaires qui ont de l'argent », a déclaré le Pr Joseph Malassi, conseiller en changement climatique au ministère de l'Environnement et du Développement durable de la RDC, cité dans l’enquête, qui a indiqué que le rapport du CIFOR-ICRAF a également révélé que la plupart des projets REDD+ en RDC coûtent bien plus que cinq millions de dollars. « Les irrégularités des marchés du carbone sont également illustrées par la disparité flagrante des prix, qui désavantage une fois de plus les pays en développement », a indiqué la source. Pour s’en convaincre, cette dernière a cité le Pr Malassi qui, s'exprimant au nom du ministère, a noté que le pays a vendu une tonne de dioxyde de carbone évité à deux dollars en février 2024, et à cinq dollars en décembre de la même année alors que la même tonne s'est vendue à 17 USD en novembre 2023 en RDC et qu’elle était à cinq dollars en 2018 selon le CIFOR-ICRAF, faisant de cinq dollars le prix marginal du carbone en RDC.

Pour bénéficier de ces projets, a précisé cette enquête, les communautés autochtones comme les habitants de Yafunga abandonnent l'agriculture comme source de revenus dans l'espoir que des investisseurs internationaux comme Safbois améliorent leurs conditions de vie. Cependant, des décennies après le lancement de ces projets, les habitants affirment qu'ils n'ont pas grand-chose à montrer, le pouvoir et l'influence des acteurs de cet espace impliquent qu'ils ne peuvent rien y faire. « Yafunga a fait l'objet d'un rapport du Guardian en 2007, soulignant l'incapacité de Safbois à apporter des avantages tangibles aux résidents », a souligné cette enquête, qui a également noté que les frères David et Daniel Blattner ont déclaré au Guardian en 2007 qu'ils étaient en train de construire les écoles et de tenir d'autres promesses. « Aujourd'hui, tout ce qui reste de l'unique école construite par Safbois est un bâtiment délabré dont le toit est rouillé et soufflé par le vent et dont le mur s'est effondré (…) À l'intérieur des salles de classe, les tableaux sont en ruine et les sols sont inachevés. Les élèves n'ont pas de pupitres pour s'asseoir », a souligné cette étude.

Lucien Dianzenza

Légendes et crédits photo : 

1. École construite par la société Safbois dans la région de Yafunga, territoire d'Isangi/Photo de Malenga Byobe 2. Carte montrant l'emplacement du village de Yafunga et la zone allouée au projet REDD+ d'Isangi.

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