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Un roman cruel !

Samedi 3 Juillet 2021 - 18:45

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Le 4 avril 2006, il y a de cela quinze ans, une amie me ramenait de Paris un petit ouvrage de 190 pages, sorti de chez Gallimard, l’année précédente, dans la collection Folio. Après l’avoir remerciée de l’attention qu’elle venait de me porter, je rangeais le précieux présent près de mes affaires à portée de main me promettant de le compulser quand je me serais libéré de mes inévitables accaparements journaliers. Impossible ! Je l’ai oublié, presque égaré. C’est seulement maintenant, j’allais dire à la fin du mois de juin, que je l’ai retrouvé à tout hasard dans un fouillis de documents semblables qui s’entassent au quotidien sur le rayon d’une minuscule étagère en bois blanc qui me tient lieu de cartonnier. Je me suis dit, tiens, ce livre ! Je l’ai dévoré en trois jours…

La Salamandre, c’est cela le titre de cette peinture attachante signée de Jean-Christophe Rufin. En fait, un roman tel qu’on rêve d’en avoir à lire, étiré entre le divertissement et l’émoi. La qualité de la plume qui coule libre comme l’eau de rivière augmentée par une pluie fine et persistante, la tonalité existentielle des scènes qu’il rapporte, pourtant aussi la cruauté à travers laquelle l’auteur, la trame de son concert maîtrisée, vous amarre par des cordes solides et vous accroche de la première à la dernière ligne du texte. Je n’ai jamais rencontré cet auteur intentionnellement méticuleux que cette toute première fois. Quand j’ai cherché à savoir qui c’était, j’ai appris que pour Rouge Brésil, son autre roman publié en 2001, ce « médecin, diplomate, écrivain, voyageur », qui a présidé l’Association humanitaire « Action contre la faim », avait emporté le Prix Goncourt. Allons !

L’histoire de Catherine, que La Salamandre rapporte avec force détails est à la croisée des aléas de la vie (des vies ?), si on peut dire. Elle se passe entre la France et le Brésil. Plutôt entre une Française qui découvre l’immense pays d’Amérique du Sud peuplé de Blancs, de Noirs, d’Indiens et de Métis, et comme beaucoup d’autres dans notre grand monde corrompu, mêle son charme au foisonnement de la violence. Si telle qu’elle est perçue dans l’imaginaire collectif, la Salamandre symbolise « la foi qui ne peut être détruite », la Parisienne, quarantenaire, en mal d’amour chez elle, que Gilberto, la vingtaine, jeune Noir de Rio de Janeiro, un Carioque, comme on nomme les habitants de cette mégalopole enchante à la folie, avait la sienne inébranlable.

Venue en touriste au pays de la samba, Catherine se brouille au bout de quelques jours avec le couple d’expatriés français qui l’avait accueillie et dont la femme, Aude, fut une amie. Tout commence par sa rencontre avec Gilberto, on abrégeait Gil, sur les plages bondées du bord de mer à Rio, lieux de baignade, de rencontres, de découvertes, d’aventures et de mésaventures. Elle avait tant chéri Gil pour tous les services que les deux se mirent à se rendre après son coup de foudre que résider chez ses hôtes devenait insupportable. Elle rentre à Paris, résilie son contrat de travail et plie ses affaires pour mieux revenir à Rio faire le bonheur de son beau Gil et le sien propre.

Elle s’installe à son compte, reste sourde aux conseils de prudence que lui répètent Aude et son mari Richard, car elle a désormais l’occasion de vivre la vie pleine que son propre pays et sa civilisation raffinée n’avaient pu lui offrir. Seulement, à force de s’introduire en profondeur dans la vie de Gil, un voleur en bandes, trafiquant de cocaïne, à la fois homo et brutal, Catherine va payer cher son obstination amoureuse. Par une journée bouillante, où elle est ivre d’amour et de vin, son Gil l’asperge d’essence et claque une allumette sur le bûcher. Si elle survit à une mort certaine, la belle Catherine mangée par le feu ne sera jamais plus ce qu’elle fut. Mais son amour pour Gil est demeuré entier même quand son miroir de chambre lui montrait le monstre hideux qui trônait désormais en elle.

Par ses occupations dans l’humanitaire, Jean-Christophe Rufin a-t-il vécu la longue scène qu’il rapporte avec autant d’entraînement ? Lire l'Avertissement. Assurément l’auteur de La Salamandre est un observateur passionné des êtres et des choses. Je faisais allusion à un roman cruel, en estimant le temps qu’il a mis à peindre les lieux et les figures qui les encombrent, le détail croustillant, beaucoup trop parfois, mais toujours apetissant pour le lecteur. Surtout quand il décrit les journées monotones des gosses abandonnés de Rio de Janeiro qui vivent d’expédients et de rapines ; cruel aussi l’épilogue de cet amour à sens unique entre Catherine et Gil. Comme s’il voulait souffler à l’oreille de ceux qui se prennent d’aventures à travers le monde.

Touriste ? Migrant ? Un peu de prudence mérite un peu de place dans vos bagages. Que l’on quitte le Nord pour le Sud ou le Sud pour le Nord. Je pense !

Gankama N'Siah

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